Search
mercredi 25 mai 2022
  • :
  • :

Accord de paix : ce que réfusent les maliens

Les négociateurs, côté gouvernement du Mali, sont présents dans la capitale algérienne pour le démarrage du cinquième round d’observation de ces négociations intermaliennes qui durent depuis plus de huit mois. Ils ont pour cela un mandat que leur a conféré le président IBK pour négocier la paix. Un mandat explicite du président de la République qui passe forcément par ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, dans le sens exclusif des intérêts du pays et de la préservation des riches acquis de son héritage historique et civilisationnel.
Suspendus, depuis jeudi dernier, dans une atmosphère orageuse, comme on s’y attendait, les pourparlers inter-Maliens, devront reprendre ce lundi à Alger, dans une posture bien conciliante, si l’on en croit des sources proches de la médiation.
On le sait, la présence du Premier ministre, Modibo KEITA, à l’ouverture de ces discussions d’Alger, la semaine dernière, était bien pour réaffirmer la volonté forte du Mali de parvenir à la paix. Dès lors, on s’accorde à reconnaître qu’au Mali, tout est fait pour aboutir à une paix durable. De ce fait, apprend-on de sources crédibles, les représentants ont un mandat de tout négocier dans l’intérêt supérieur du Mali : la souveraineté, l’indépendance, l’intégrité territoriale et suivant, les aspirations profondes du Mali à parvenir à la réconciliation et à la paix définitive.
Mais, entendons-nous bien, tout ne veut pas dire n’importe quoi. D’ailleurs, le président IBK lui-même, pendant qu’il recevait à Koulouba des représentants de l’UE et de l’UA, venus s’imprégner de l’évolution de ce dossier, a dit haut et fort que « Les Maliens ne seront jamais d’accord avec le moindre morcellement territorial du Mali ».
Voilà qui est dit et qui est bien dit : ce qui suppose qu’il y a une ligne rouge à ne pas franchir.
Oui ! La délégation malienne, dans l’esprit du mandat du président IBK et dans la conscience collective des Maliens, peut bien négocier la décentralisation poussée, la régionalisation, l’intégration des combattants, l’adoption du programme national pour le développement du Nord, etc.
Au-delà de ces points, il y a également des points non négociables, selon des sources proches des dossiers, sur lesquels le président de la République aurait fermement recommandé aux délégués du Mali de ne point accepter de transiger.
Autrement dit, la délégation malienne, conduite par le diplomate Abdoulaye DIOP, ministre des Affaires étrangères, n’a aucun mandat de négocier certains points nommément connus qui constituent, selon la terminologie courante, la ligne rouge à ne pas franchir sous aucun prétexte.
En substance, la ligne rouge, telle qu’elle prend racine dans la conscience nationale, s’articule sur les faits suivants :

1. Concéder l’indépendance ou l’autonomie aux rebelles.
Au Mali, personne ne s’aventure sur ce terrain qui appartient au sacré : tel l’hymne national, le Mali est : « un peuple, un but une foi ». Toucher donc à l’indépendance nationale équivaut à nier l’existence du pays, en tant qu’entité nationale. Il n’est donc pas difficile de comprendre que les Maliens ne l’accepteront pas. Y compris au prix de leur vie.

2. Porter atteinte à l’unité nationale, l’intégrité territoriale, l’indépendance, la forme républicaine et laïque.
Sans unité nationale, sans intégrité territoriale, point de dignité nationale. Tel est le sens profond que donnent les Maliens au vivre ensemble, à l’appartenance d’un destin commun ; à des valeurs qui fondent la fierté malienne et l’orgueil national. Abdiquer à la forme républicaine et laïque de l’État, c’est trahir le sacrifice ultime des illustres devanciers qui se sont sacrifiés pour le pays. On le voit, pour le Malien, plutôt que mourir que de vivre sans dignité.

3. La consécration du terme Azawad dans l’accord.
Pour les Maliens, la consécration du terme Azawad est un déni historique qui ne peut être respecté dans un pays, comme le Mali, riche de son passé civilisationnel.
«Reconnu aux régions, individuellement ou intégrées, le droit d’adopter la dénomination officielle de leur choix », tel qu’il est suggéré dans le préaccord de paix, équivaut à une parfaite négation de la symbiose nationale, bâtie dans ce pays, depuis l’origine des temps, entre les peuples divers, mais unis, qui la composent ».
De ce fait, la fusion des trois régions du Nord, appelée avec grandiloquence « Azawad », comme formulée dans le préaccord d’Alger, ne passe pas dans la conscience collective malienne.
« D’une Zone de Développement des Régions du Nord du Mali, appelée par certains Azawad, dotée d’un Conseil consultatif interrégional constitué des Représentants des Assemblées régionales concernées et chargé exclusivement de la coordination des efforts visant à accélérer le développement socio-économique local et d’autres questions connexes ».
4. Le redécoupage territorial, ainsi fomenté dans le préaccord de paix d’Alger, sous cette autre formulation « II peut être procédé, par voie législative et conformément aux aspirations et besoins spécifiques des populations concernées, à un redécoupage administratif des différentes collectivités territoriales, dans une démarche de concertation entre elles et l’État, en tenant compte de facteurs liés à la viabilité économique, à la cohésion sociale et à la cohérence territoriale », n’est ni plus, ni moins qu’une aberration contextuelle qui aura pour conséquence fâcheuse de dépiécer le territoire national. Ici, au Mali, ça ne passera pas. Même au prix du sang…

5. La régionalisation des forces de défenses et de sécurité.
Voilà, comme cela est traduit dans le préaccord de paix : « réorganisation des Forces de défense et de sécurité : Mise en place, au plus tard 30 jours après la signature de l’Accord, d’un Comité national sur la RSDS, suffisamment représentatif et associant les différentes communautés, en vue d’entreprendre une réflexion approfondie sur une nouvelle vision nationale de la sécurité et de la défense. Dans ce cadre, le Comité national examinera les politiques publiques de défense et de sécurité, les missions, l’organisation et le statut des forces ainsi que les modalités de renforcement des capacités opérationnelles, de la chaine de commandement et de la discipline, de moralisation des recrutements et du maillage du territoire en fonction des menaces et vulnérabilités identifiées. – Le Comité national sur la RSDS fait des recommandations sur des mécanismes novateurs en ce qui concerne les nominations aux postes dans les grands commandements et services, aux fins de renforcer la cohésion nationale. – Le Comité national sur la RSDS, au plus tard 15 jours après sa mise en place, adopte un programme d’activités comportant un chronogramme détaillé. Dans le contexte de la réforme des Forces de défense et de sécurité, il sera procédé à la création d’une police territoriale placée sous l’autorité des collectivités locales, dans le cadre de leurs pouvoirs de police. L’État maintient ses propres forces de sécurité intérieure (Garde nationale, Gendarmerie et Police) lesquelles coordonneront leur action en tant que de besoin avec la Police territoriale, dans le cadre défini par la loi et des textes règlementaires appropriés. Des comités consultatifs locaux de sécurité (CCSL) regroupant les représentants de l’État, des autorités régionales, des communautés et des autorités traditionnelles sont mis en place et placés sous l’autorité du chef de l’Exécutif local ».
Enlever le privilège à l’État central de disposer de la politique nationale de défense est ni, ni moins une camisole de force liée à une sorte de fédéralisme qui ne dit pas son nom.

6. Création de polices ethniques
« La création d’une Force de Sécurité intérieure (police territoriale) qui sera placée sous l’autorité des collectivités locales, dans le cadre de leurs pouvoirs de police ».
Voilà la parfaite illustration de la fin de la souveraineté nationale qu’aucun Malien, digne de ce nom, ne pourra accepter. Au prix de sa vie…

7. Les quotas octroyés aux rebelles au sein des institutions et de l’administration publique.
Dans le préaccord de paix, on le dit sous cette formule humiliante pour les Maliens : « La représentation à l’Assemblée nationale sera améliorée. Le ratio habitants/député, qui est actuellement de 60 000 habitants pour les régions du Nord, passera à 30 000. La représentation équitable des ressortissants des communautés du Nord du Mali dans les institutions et grands services de la République (gouvernement, diplomatie, sociétés d’État, etc.). À cet égard, un nombre minimum de postes ministériels, y compris dans les secteurs de Souveraineté, devront revenir à des personnalités issues du Nord, de même que certaines fonctions électives ».
Voilà le jeu est fait : désormais, le Mali compte deux types de citoyens ; les uns bien nés avec des droits acquis, et les autres ; ces paria, qui n’ont aucun droit. Il s’agit là d’une flagrante violation de la Constitution malienne.

8. la remise en cause de la laïcité
« Revalorisation du rôle des Cadis dans la distribution de la justice, notamment en ce qui concerne la médiation civile et pénale, de manière à tenir compte des spécificités culturelles et religieuses ».
Une triste illustration : un pays, une justice à deux vitesses ; l’une pour une catégorie de Maliens à qui on dénie la spiritualité et l’autre acquise pour l’autre catégorie de citoyens, plus religieux et plus culturels. Une nouvelle violation de la Constitution du pays qui a pourtant consacré l’égalité des citoyens devant la loi.

9. L’autonomie déguisée en faveur des rebelles
Le préaccord le présente sous ce trait ahurissant : « Les régions sont compétentes, dans un cadre général au préalable défini par voie législative et réglementaire, dans les matières ci-après: plan et programme de développement économique, social et culturel ; aménagement du territoire ; création et gestion des équipements collectifs et des services sociaux de base (éducation de base et formation professionnelle, santé, environnement, culture, infrastructures routières et de communication relevant du domaine régional, eau, énergie) ; agriculture, élevage, pêche, gestion forestière, transports, commerce, industries, artisanat, tourisme ; budgets et comptes administratifs régionaux ; organisation des activités de promotion et de protection sociale; établissement et application d’impôts et de recettes propres sur la base de paramètres déterminés par l’État ; institutions de redevances ; acceptation et le refus de dons, subventions et legs; octroi de subventions; prises de participation; signature d’accords de coopération et de jumelage au niveau national et international; et maintien de l’ordre et de la sécurité et protection civile ».
Heureusement ! On n’en est encore loin : le Mali est un pays unitaire qui consacre les mêmes droits pour ses citoyens. Autrement, les Maliens ne l’accepteront pas, en ce sens qu’au-delà de leur arsenal national, ils n’ont aucun exemple similaire de leur proche entourage où le pays est partagé entre deux types de citoyens, parfaitement inégaux en droits et en devoirs.

10. L’affaiblissement de l’autorité de l’État
Ce système « d’État dans l’État » est renforcé par la grotesque formule : « les délibérations des collectivités territoriales qui sont exécutoires dès leur publication et transmission au représentant de l’État ». Comme si cela n’est pas suffisant, on en a rajouté : « Les Parties conviennent d’une procédure de consultation préalable entre le pouvoir central et les régions sur la réalisation des projets de développement décidés par l’État et les organismes publics ou privés concernant ces entités ; les nominations des responsables des structures relevant de l’État ; et l’exploitation des ressources, notamment minières »
Affaiblir l’État, pour renforcer une partie des citoyens sur l’autre, dans un pays, voilà ce que le préaccord de paix envisage avec un tel système qui consacre ni, ni moins un État dans un État. Imaginez-vous une seule seconde que les Maliens pourront l’accepter au détriment de leur riche et vieille civilisation de symbiose nationale ?
Nul ne sait comment demain nous réserve pour la paix. Certes, les Maliens la veulent et prient pour qu’elle arrive, car tout le monde en convient qu’il n’y a pas de développement sans paix. Et puis, avant tout, le Mali est un pays de paix, ça, on ne le dit pas assez. Mais de là, à nous imposer une paix qui met en mal face à notre dignité, personne ne le voudra dans ce pays. Même s’il faut y payer le prix fort…
Sékouba Samaké




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *