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jeudi 20 septembre 2018
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Attaques de Tombouctou: les leçons à tirer

Le camp de la Force onusienne et celui des Forces françaises de l’Opération Barkhane, à Tombouctou, ont été les cibles, ce samedi, d’une “importante attaque complexe” terroriste. L’audace des assaillants, l’intensité de l’attaque qui a duré plus de 3 heures, les moyens humains (plus d’une douzaine d’assaillants) et matériels déployés (véhicules piégés, mortiers, diverses armes automatiques…), dénotent d’un net renforcement des capacités opérationnelles des groupes terroristes, mais aussi, hélas, doit faire comprendre et partager que la lutte contre le terrorisme s’inscrit dans la durée ; et seule une mutualisation des forces régionales permettra de conjurer la menace d’un enlisement.

Au-delà du satisfecit triomphal affiché à l’issue de l’attaque (une quinzaine de terroristes neutralisés), le constat et les leçons à tirer suite à l’attaque de Tombouctou interpellent. En effet, si la capacité opérationnelle des groupes terroristes reste intacte pour ne pas dire se renforce, quid de la présence dissuasive et de l’efficacité du dispositif mis en place pour les contrer et les neutraliser ?
En s’attaquant aux QG mêmes du dispositif anti-terroriste (le camp de la MINUSMA et celui de Barkhane), les terroristes veulent sans doute frapper encore davantage les esprits avec l’objectif in fine de montrer les faiblesses, voire les inefficacités. Ont-ils réussi leur coup ? Ils ont été vaincus. Mais.

Un tournant décisif
L’attaque ce samedi 14 avril restera un tournant dans la stratégie de lutte contre le terrorisme en ce qu’elle soulève des questionnements forts sur la réalité du terrain et des forces en présence.
Comment comprendre, au-delà de la témérité suicidaire inhérente au terrorisme, la facilité déconcertante avec laquelle, dans une zone désertique ouverte, que des assaillants arrivent à bord de véhicules (fussent-ils estampillés aux couleurs onusienne et malienne) et attaquent les camps hyper-protégés de la MINUSMA et de Barkhane ? Est-ce à dire que les groupes terroristes peuvent frapper où ils veulent et quand ils veulent ? Les forces internationales déployées au nord de notre pays sont-elles des proies au lieu d’être chasseurs à force de se bunkeriser ? Efficacité des groupes terroristes ou léthargie des Forces onusiennes et françaises fortes de milliers d’hommes, avec une impressionnante logistique et des ressources colossales ? Des questions et inquiétudes taraudent les esprits.
En effet, force est de noter, sans trop grand risque de contradiction, que les ressources mobilisées en faveur de Barkhane et de la MINUSMA notamment sont notoirement en déphasage avec les résultats jusqu’ici obtenus dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Si la Force française de l’Opération Barkhane opère (c’est elle en fait qui combat) aujourd’hui avec un effectif de 3 000 hommes et un budget estimé à un million d’euros par jour (soit 365 millions d’euros par an), la Force onusienne de la MINUSMA est un mastodonte fort de près de 13 000 hommes (1 700 Policiers venant de 25 pays et 12 000 Soldats provenant de 50 pays engagés dans les opérations militaires), avec un budget de juillet 2017 -juin 2018 de 1 048 000 000 de dollars américains (soit plus 2,8 millions de dollars par jour).
Aux effectifs déployés et budgets mobilisés, il faut ajouter l’impressionnante logistique militaire composée d’armes les plus sophistiquées, de véhicules, de blindés, de drones, d’avions de transport et de combat, des hélicoptères, etc.
En face, au total 3000-4000 combattants au maximum des groupes terroristes répertoriés dans le Sahel.

L’illogique
Dans la logique, le rapport de force devrait largement jouer en faveur des Forces internationales déployées en appui aux Forces armées et de sécurité de notre pays.
Mais, comme on le voit, dans la guerre contre le terrorisme, il n’y a pas de logique. Et les règles de déploiement et non d’engagement de la Force onusienne définies par les différentes résolutions du Conseil de sécurité plombent pour ne pas dire casernent la MINUSMA dans ses quartiers.
Créée le 25 avril 2013 par la résolution 2100 du Conseil de sécurité des Nations unies, le rôle de la MINUSMA n’est pas de combattre les terroristes et les criminels qui écument le nord du Mali, mais désormais simplement d’appuyer le processus de stabilisation en facilitant notamment le retour à la sécurité, le respect des droits de l’homme, l’arrivée et la distribution de l’aide humanitaire, ainsi que le retour des déplacés. Dès lors, ils se barricadent en position défensive dans leurs camps qui deviennent du coup des cibles des terroristes.
Ceci explique-t-il que depuis la création de la MINUSMA 160 Casques bleus ont perdu la vie, dont 102 au cours d’agressions armées dans notre pays ?

La réalité du terrain
En attendant la pleine montée en puissance des Forces armées maliennes, distraites aujourd’hui dans leur élan par l’obligation de protéger ou de venir au secours les Forces onusiennes cantonnées (assurer des patrouilles autour du camp de la MINUSMA comme ce fut le cas toute la nuit du 14 au 15 avril 2018, ou l’escorte le 14 avril 2018 en fin de journée du centre-ville de Tombouctou au camp de la MINUSMA des véhicules transportant 14 membres de la Police onusienne après une nuit passée au camp FAMa), Barkhane est la seule Force vraiment opérationnelle. Voilà, la plus belle dame du monde ne peut donner que ce qu’elle a. En plus, elle aussi fait face à diverses contraintes inhérentes à l’étendue du « champ de bataille », toute la bande sahélo-saharienne qu’elle doit couvrir. Ce qui pose objectivement à la Force française, au-delà d’une équation budgétaire contraignante qui conduit à la démission du Chef d’État-major des armées françaises, le Général Pierre de Villiers, un problème de moyens en hommes et en matériels, ainsi qu’une usure prématurée des moyens mobiles. Ce qui limite ses capacités opérationnelles.
Faudrait-il pour autant, dans le contexte actuel, remettre en cause de bien-fondé du déploiement des Forces internationales (MINUSMA et Barkhane) composées par des soldats et des policiers totalement étrangers pour ne pas dire inaptes au contexte africain ?

Le contraste
Le contraste entre les moyens mobilisés et les résultats décevants enregistrés (les terroristes ne sont pas vaincus, au contraire, mines antipersonnel continuent d’endeuiller les familles, la paix est loin d’être restaurée, la stabilité loin d’être garantie et la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation loin d’être totale, l’administration et les services sociaux de base font cruellement défaut…) commande une réévaluation et une réadaptation du dispositif de lutte anti-terroriste sur le terrain. Sans plaider comme certains par chauvinisme pour un dispositif purement africain de défense et de lutte contre le terrorisme (faiblesse des moyens structurels de nos armées nationales engagées et l’étroitesse des moyens budgétaires et des équipements déployés), il convient néanmoins de renforcer la coopération régionale et internationale en matière de renseignement et de stratégie d’action.
L’attaque du 14 avril à Tombouctou instruit et impose une évolution stratégique rapide : l’octroi à la MINUSMA d’un mandat plus offensif et plus opérationnel.
Sur la question il faut totalement donner acte du Président IBK qui disait avec force dans une récente interview au journal ‘’Le Monde’’ : « A quoi bon faire du maintien de la paix alors que nous menons une guerre régionale contre le djihadisme ? Sans un mandat plus offensif, que nous réclamons à cor et à cri, la MINUSMA, qui est l’une des Missions de l’ONU enregistrant le plus de pertes humaines, se contente aujourd’hui de faire dans le social ».

Par Bertin DAKOUO




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