Bouréima Allaye TOURE, président du CNSC: avec des élus légitimes, on amorce le développement

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Bouréima Allaye TOURE, président du Conseil national de la société civile (CNSC), qu’on l’aime ou qu’on l’aime, ne passe inaperçu, quand il s’agit d’évoquer la vie de la nation. Pour les communales qui viennent de se dérouler dans le pays, il n’a pas cessé d’appeler à leur organisation quand bon nombre d’acteurs soutenaient leur report. Une différence d’approche sur le terrain qui n’était pas du goût de ce représentant de la société civile, persuadé qu’il était que le retour de la paix passe forcément par l’implication des élus légitimés par les populations locales. Il en évoque, dans l’interview qu’il nous a accordée, sur les grands défis de ces élections, avec la force de conviction, dont on sait de lui. Entretien !

Info-Matin : Après plusieurs reports, les communales sont enfin là….

Bouréima Allaye TOURE : Nous avons appelés à la tenue de ces élections, car après 4 reports successifs, il fallait les tenir, ne serait-ce que là où il est possible de les tenir pour que la légitimité des gouvernants soit affirmée parce que les affaires doivent continuer. Et, cela n’est pas possible avec des personnes qui ne sont pas légitimes.
Sept ans de mandat, c’est trop pour les communes : il fallait absolument qu’on aille aux élections. C’est vrai qu’on partait avec beaucoup de réserves, en ce sens que la sécurité en était la pierre angulaire. Mais on a tant attendu dans un contexte où on parle d’absence de l’administration, dans plusieurs localités, notamment Mopti, Tombouctou, Gao et Kidal, et où les réfugiés ne sont pas revenus. On a aussi évoqué l’insécurité résiduelle. Tous ces ingrédients ont expliqué les reports successifs de ces élections…
Mais pour renforcer la légitimité de nos collectivités, au Conseil national de la société civile, nous nous sommes prononcés en faveur de la tenue de ces élections. Bien sûr qu’il y a des insuffisances et cela est dû, en partie aussi, au fait que les organisations de la société civile, qui devraient faire leur travail de sensibilisation électorale, de mobilisation sociale et d’observation, n’ont pas pu le faire, comme elles le souhaitent. Et tout cela parce que les fonds qu’on devrait mettre à leur disposition ne sont pas arrivés en fin de compte.

I-M : Quels sont vos constats sur le terrain ?

B.A. T : Nos observateurs ont constaté que l’engouement des communautés n’était pas très fort. Cela parce qu’on a beaucoup hésité ; il y a eu beaucoup de reports. Et ceci a joué sur la participation des élections. C’est également une période de récolte ou de crue, dans certaines zones, qu’on ne peut pas atteindre facilement. Nous comprenons tout ça : ce sont des aspects à déplorer. Il y a eu aussi l’achat de conscience. On l’a dénoncé. Pendant le scrutin, nous avons constaté un déroulement quasi normal dans toutes les zones. Même dans les zones moins sécurisées, on a connu des poches ; une, deux ou trois communes qui n’ont pas voté ; mais dans le reste, ça va : on a voté un peu partout dans le calme.
De manière générale, on évalue à moins de 20 % le taux de participation. Nous savons aussi, en ce qui concerne la société civile, qu’elle a déployé plus de 900 observateurs sur le terrain. On ne pouvait pas couvrir l’ensemble du terrain, justement parce que les financements ont beaucoup manqué, à l’occasion de ce scrutin. Dans l’ensemble, au finish, nous pouvons dire qu’on a eu des gens élus légitimement, même si le taux de participation, par endroit, n’était pas à hauteur de souhait. Pour nous, c’est une grande satisfaction de voir ces élections se dérouler…

I-M : À l’issue de l’observation de ces opérations de vote, la société civile a dû faire des recommandations…

B. A.T : Par rapport au gouvernement, nous ne cesserons jamais de le dire : il faut une vraie sécurisation des personnes et de leurs biens sur l’ensemble du territoire. Pour les autres communes qui n’ont pas pu voter, pour des raisons d’insécurité, il faut que le gouvernement mette les bouchées doubles, avec la MINUSMA, pour y tenir les élections. Il y va du respect de l’application de l’accord pour la paix et la réconciliation.
Il faut aussi faire en sorte que l’administration y retourne au plus vite. Qu’il s’agisse de l’administration classique ou des autorités intérimaires, il faut que l’administration soit sur place après la tenue de ces élections. De la même manière, nous devons tous travailler pour le retour des réfugiés. Ça fait maintenant quatre ans que l’insécurité les empêche de venir dans leur pays, il est donc temps de travailler pour leur retour définitif.
Autre incongruité : la timide implication de la société civile. Elle n’a pas été effective, au cours de ce scrutin, comme la fois passée. Cela a causé quelques ennuis d’autant que le cadre de concertation entre la société civile et le ministère de l’Administration n’a pas fonctionné, comme on s’y attendait.
Il faut absolument que le cadre permanent et opérationnel, entre le ministère et les organisations de la société civile, puisse être redynamisé pour que la société civile puisse faire son travail. De ce fait, on a besoin que de véritables programmes de sensibilisation de masse, en étroite collaboration avec le gouvernement, puissent se mettre en place.
Quant aux partenaires techniques et financiers, il n’y a pas de « petites » élections ou de « grandes » élections. Aux élections présidentielles, ils ont mis la main à la poche. Cela nous a permis de faire la sensibilisation à tous les niveaux. À ces communales, on n’a pas beaucoup senti les partenaires techniques et financiers qui ont dû faire cavalier seul. Il est donc clair que les communales ont été laissées pour compte.

I-M : Mais, selon certains PTF, ce manque à gagner s’explique par le fait qu’à la suite des différents reports, des fonds ont été retournés par obligation budgétaire des pays donateurs ?

B. A.T : C’est compréhensible par rapport aux exigences budgétaires de chaque pays et de chaque entité. Mais, ce qui est évident, c’est qu’il fallait que ces élections se tiennent. Et si on veut qu’elles se tiennent, en toutes connaissances et en toute conscience, il faut absolument qu’on intensifie la sensibilisation et la communication afin qu’elles gagnent le plus grand nombre des électeurs. Pour ce faire, en fonction de la faiblesse des moyens, il doit y avoir de la complémentarité entre le gouvernement et les PTF. C’est aussi valable pour les ONG faitières qui financent nos activités.
C’est vrai, quand un cycle budgétaire est terminé, l’argent non utilisé est retourné, mais en le retournant, il est possible de prévoir cette ligne. Et je pense qu’on peut le faire. Autrement dit, si on reste figé sur ces positions-là, cela veut dire qu’il n’y aura pas d’appui. L’équation est d’autant pertinente qu’on a besoin de ces appuis.

I-M : Avez-vous une idée précise du nombre des communes où il n’y a pas eu d’élections ?

B.A.T : Selon les observations dont nous disposons, nos équipes ont constaté que l’insécurité a empêché la tenue des élections dans 17 communes, en plus des 15 officiellement annoncées, comme non-portantes, par les autorités. Nous avons au total, 32 à 33 communes où il n’y a pas eu d’élection sur l’ensemble du territoire.

I-M : Quelle sera, selon vous, l’importance des élus dans la mise en œuvre de l’Accord ?

B.A.T: Le retour de la paix, c’est une chose. Mais nous espérons qu’avec la tenue de ces élections, un nouveau sang puisse irriguer les communes en vue de créer une synergie d’actions pour le développement local. Nous souhaitons également qu’en dehors de tout ça, le travail intercommunal, sur les questions de paix et de sécurité, puisse se développer.
Aujourd’hui, on ne peut pas travailler à ramener la paix et la réconciliation, si les collectivités locales ne sont pas impliquées à fond dans cela. Maintenant, on ne peut plus douter de la légitimité des nouveaux élus qui agiront dans le sens de la paix et du développement des localités.
C’est d’ailleurs pour cela que nous nous sommes réjouis que ces élections se tiennent. Certes, dans certaines localités, il faut encore attendre avant de les tenir, en raison des difficultés. Mais, à l’impossible, il faut trouver des alternatives pour que nous puissions avancer. Il ne faut pas qu’on oublie qu’on doit travailler, tous les jours, et à tout moment, pour la mise en œuvre de l’accord pour la paix et la réconciliation. Et dans ce sens, nous avons beaucoup de chantiers qui nous attendent. Je pense qu’avec l’organisation de ces élections, nous avons des élus légitimes qui peuvent œuvrer dans ce sens.

I-M : À quel degré, les contestations électorales vous préoccupent-elles en tant que société civile ?
B.A. T : C’est tout à fait normal. Quelle que soit l’élection, il y a toujours des contestations et notre pays ne fait pas exception à cette règle, surtout dans un tel contexte d’insécurité et d’instabilité. Mais, nous avons des textes, des voies de recours. Déjà, nous sommes dans un conflit, si on perpétue la violence cela ne fera que perdurer les conflits et l’insécurité. Et puisque nous avons un arsenal législatif, il faut que ceux qui ont la responsabilité de ces voies de recours se prononcent en toute honnêteté et en transparence pour gérer ces litiges. Si les litiges sont tranchés, il faut que les parties en question acceptent la décision de la justice. Il faut souvent accepter perdre parce que nous recherchons à tout prix la paix.

I-M : Les défis sont énormes… Pour vous, les nouveaux maires devront-ils avoir des priorités ?
B.A. T : Sécurité… Sécurité. La sécurité doit être la première des choses que les élus et le gouvernement doivent travailler à ramener dans le pays, dans les localités. Il y va du développement du pays. À cela, plusieurs attentes : il faut que les communautés agissent pour la sécurité alimentaire. Il faut qu’elles travaillent pour que les enfants puissent regagner l’école. Là où les enfants ne vont pas à l’école, il faut éviter de sacrifier les générations. La santé, l’hydraulique constituent de grandes priorités pour les communautés. De plus, on a besoin de ressources humaines adéquates pour dynamiser nos communautés. Nous avons confiance à des hommes et femmes dont le souci primordial est le développement de la proximité, le quotidien des gens, à tous les niveaux.

I-M : Autre défi du développement local : le manque de citoyen contribuable. Pensez-vous qu’il est possible de développer nos localités sans l’apport du citoyen lambda ?

B. A. T : C’est un rôle qui revient de façon permanente à la société civile. Il s’agit de la culture de la citoyenneté qui repose en partie sur la sensibilisation, l’information… Mais, pour un esprit citoyen plus ancré, il est important que les citoyens puissent avoir de bons exemples, au plus haut niveau…

I-M : Quelle option sérieuse pour les localités où il n’y a pas eu d’élections : l’organisation du scrutin ou la mise en place des autorités intérimaires ?

B.A.T : Nous prenons acte de la signature de l’accord, cela ne veut pas dire que nous sommes d’accord avec tout. Mais nous soutenons tout ce qui nous amène la paix. Et nous avons dit, en son temps, qu’il faut travailler pour que l’accord puisse être mis en œuvre. Au sein du comité de suivi de l’accord, la société civile a demandé à jouer sa partition. Et tant qu’il n’en sera pas ainsi, il y aurait toujours des difficultés. Nous ne dénonçons pas pour le plaisir de le faire, mais nous mettons la pression sur les différents acteurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers, afin que les engagements, librement consentis, soient respectés pour le retour définitif de la paix.

I-M : Un appel en faveur de la paix, la réconciliation…
B.A.T : À l’endroit du gouvernement, il est stratégique d’assurer l’implication des organisations de la société civile dans le processus de la stabilisation générale du pays. Les élus, d’où qu’ils se trouvent, doivent absolument respecter les voies légales et d’accepter les résultats des urnes. C’est cela qui accrédite le processus démocratique. En ce qui concerne l’application de l’accord, il faut, en tout cas honnêteté, de la part des acteurs, une prise de conscience effective en faveur de la paix. Pour la paix retrouvée, il est important de prendre des initiatives et de s’y cramponner, en toute circonstance.
Notre pays ne peut pas se permettre des conflits cycliques. On n’est pas un pays riche, on est au contraire un pays pauvre et ceux qui nous aident ne nous aideront pas éternellement. Il faut qu’on y mette. Nous devons cela pour notre pays, car il nous a tout donné.
À vous, les journalistes ; ne vous fatiguez pas également à interpeller les acteurs pour que chacun, en ce qui le concerne, se fasse une rétrospection sur son rôle, son devoir pour l’intérêt général. Dans ce rôle de conscientisation, ne lâchez rien, vous les journalistes, pour créer l’union sacrée autour de notre nation, en difficulté. Nous, société civile, nous comptons beaucoup sur vous en vue de galvaniser les énergies pour le sursaut national. Parce que vous êtes la lampe et la lanterne de la société…

Propos recueillis par Abdoulaye OUATTARA

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