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jeudi 29 juillet 2021
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Circulation routière: ces laisser-passer de la corruption

Dans des conditions obscures, des responsables de la compagnie de la circulation routière (CCR) délivrent des laisser-passer à certaines entreprises couvrant leur conduite illégale. A cause de ces documents, rapportent nos sources, elles agissent hors la loi impunément. Ce désordre entretenu depuis des années par un clan représente, selon des estimations, un énorme manque à gagner pour l’Etat.

Pour les observateurs avisés de la circulation routière de la capitale, il n’est pas anodin de voir des Policiers détourner le regard de certains conducteurs de véhicules visiblement en infraction. La raison ? La plupart des propriétaires de ces véhicules disposent des laisser-passer, nous attestent plusieurs sources, à l’image de Amadou DIALLO, conducteur d’un camion de livraison. Il travaille au compte d’une entreprise de location de chaises, de bâches, et de tribunes. Son employeur évolue également dans l’événementiel.
Un deal gagnant-gagnant
Sur les routes, depuis des années, son dernier souci c’est la tracasserie routière à Bamako. Selon lui, le ‘’poste est déjà arrangé’’ (NDLR : une expression populaire qui veut dire que les policiers ont été soudoyés). « Depuis quelques années, notre société a un accord non formel et c’est verbal avec des chefs de la Compagnie de la Circulation Routière (CCR). L’objet de l’accord est de nous éviter certains contrôles des policiers sur la circulation », affirme Amadou DIALLO. Le système a un double avantage pour les conducteurs. En effet, il leur permet de gagner en temps et en argent, soutient-il. « S’il fallait payer toutes nos infractions, l’ardoise serait très salée. En effet, en fonction des périodes, nos véhicules peuvent faire plusieurs rondes par jour pour livrer des commandes. Au moins il faut donner 5 000 FCFA pour arranger des postes par sortie », détaille le chauffeur.
Alors combien avez-vous payé à la CCR ? Impossible de nous avancer un chiffre précis. « Je ne prends pas part aux discussions de l’établissement du deal », argue-t-il avant d’ironiser : « cela est une affaire entre les chefs ».
M. DIARRA est le gérant de la boîte. Joint par nos soins, il refuse tout échange sur le sujet. « Franchement, je n’ai rien à vous dire. Je ne sais pas de quoi vous parlez », répond-t-il sur un ton d’où transpire la colère tout en affirmant que leur entreprise agit conformément à la loi.
En revanche Abdoulaye SIDIBE, promoteur d’une société privée avait tenté d’intégrer le cercle ‘’des épargnés du contrôle’’ des Policiers par l’entremise d’une connaissance. Le processus a échoué parce que M. SIDIBE et le commandant adjoint de la CCR n’ont pas pu trouver un terrain d’attente. Il n’y a eu pas de consensus sur le montant à payer. « On m’a proposé 100 000 FCFA pour quatre mois. Or, je n’ai que deux véhicules de livraison. J’ai renoncé, parce que le montant était un était trop élevé pour moi », a-t-il fait savoir. Il dit vouloir cet accord pour échapper aux tracasseries routières. Nous avons cherché à avoir l’intermédiaire. Son nom est Gaoussou DIAKITE. Après quelques minutes d’hésitation, il confirme de son côté avoir introduit M. SIDIBE auprès du commandant adjoint de la CCR en 2012. Il venait de terminer ses études universitaires en droit, cette affaire était une opportunité, justifie-t-il, d’avoir un peu d’argent de poche.
«J’amenais les individus désireux avoir le laisser-passer à ma relation qui était à la CCR », a confessé le jeune DIAKITE. En plus détaille-t-il: « il n’y a pas de montant fixe à payer. L’individu et le représentant de la CCR discutent pour convenir de quelque chose sur le montant et la durée de l’affaire. Mais, généralement, la durée c’est entre 3 mois et une année au maximum ».
Mais une autre source précise que le montant varie généralement entre 15 000 FCFA à 20 000 FCFA par véhicule et par mois.
Une fois l’affaire conclue, des laisser-passer sont remis au demandeur en lieu et place de la quittance dans un bureau feutré loin des regards. La somme ainsi collectée prend une autre direction, a déclaré Gaoussou DIAKITE sans plus de précision.
Plusieurs agents de la Police déployés dans les carrefours et ronds-points de la ville confirment l’existence de la pratique. L’Opposant est le nom que nous donnons à un agent remontré contre le système. «Le réseau existe et est bien entretenu par des chefs. C’est leur chasse bien gardée. Ce sont des entreprises de BTP, du commerce général qui font la demande. Il y a des dizaines de sociétés à Bamako qui ont des laisser-passer issus de ce réseau», a-t-il dénoncé. Le document délivré met leurs véhicules, pour la plupart des cas, à l’abri de certains contrôles. Bizarrement, une affaire illégale dont l’exécution a force de loi. Si la grande majorité de ces entreprises ont leurs pièces en règle, elles sont accusées par contre de surcharge et autres défauts.
Tout n’est pas l’argent
Souvent les promoteurs de quincaillerie ne paient pas en numéraire. Ils soudoient des responsables de la CCR en les ravitaillant gratuitement de matériaux de construction. « Nous avons eu des commandants de la compagnie de la circulation routière qui ont construit leur maison avec du ciment, du fer de construction de pot vin de certaines quincailleries», nous confie notre interlocuteur. En moins d’une année à la tête de ce poste de responsabilité, certains ont réalisé des « choses extraordinaires » dont les valeurs peuvent s’évaluer à des dizaines de millions de FCFA.
Contacté sur l’existence de ce réseau, le commandant de la CCR, Abdoulaye COULIBALY s’inscrit en faux contre les allégations rapportées. « Nous ne délivrons pas de laisser-passer de ce type. Mes consignes sont très claires : tout véhicule qui n’est pas en règle doit être soumis à la rigueur de la loi. Je n’encourage pas la violation de la loi. De même, je suis intransigeant avec les agents qui embêtent des usagers, malgré qu’ils soient en règle ».
Toutefois, nuance-t-il, la CCR a donné des laisser-passer à des certaines ONG comme World Vision après avis de la hiérarchie. « Nous avons accordé aussi des laisser-passer à des structures caritatives qui réalisent gratuitement des forages au bénéfice de la population », a-t-il ajouté. Hormis ces cas, tout le reste demeure des accusations non fondées, se défend-il. Son combat, dit-il, a toujours été de respecter et de faire respecter la loi. Un discours rassurant remis en cause par les révélations de T. MAIGA, un agent de la circulation routière. En se faisant passer par un client, il se rend disponible pour nous aider à avoir le fameux laisser-passer. « Si vous êtes prêts, je vais vous accompagner au P1, le service chargé de la désignation des agents. C’est au P1 qu’on va vous délivrer un numéro en contrepartie d’un montant à payer par mois. C’est ce numéro qui vous servira de laisser-laisser », explique M. MAIGA. En cas de doute sur un numéro, « on appelle au P1 pour vérification», a-t-il ajouté.
Cependant à l’absence d’étude sur cette pratique, des acteurs qui militent contre la corruption dont Moussa TOURE, président de l’Association malienne de lutte contre la corruption et la délinquance financière représente un énorme manque à gagner pour l’Etat. « Ces sommes qui échappent au trésor public affaiblissent l’Etat. Aussi, elles sont très considérables dans le développement du pays », a indiqué M. TOURE qui appelle à l’application stricte des textes pour réduire le phénomène et de combattre l’impunité.
Si l’ampleur de cette pratique est attestée par plusieurs rapports à défaut d’une étude. A cet effet, selon le sondage d’opinion de la fondation Friedrich Ebert, Mali-Mètre, publié en juin 2015, la police est le secteur le plus corrompu au Mali (52 %), suivie de la justice (44,4 %) et de la municipalité (36,8 %).

Par Sikou BAH




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