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jeudi 13 août 2020
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Conflits au Mali: entre mythes et réalités

La crise sécuritaire et identitaire que vit le Mali plonge ses racines dans le passé colonial du pays, aggravée par la vaque de sécheresses à laquelle le pays a dû faire face par deux fois dans les années 1974 et 1984. L’on ne doit pas oublier non plus les excroissances de la guerre civile en Algérie dans les années 1992, ni celles de la chute du Guide libyen en 2011. Tout cela est exacerbé par le nouveau jihadisme régional et international, alimenté par les vieilles rancœurs entre agriculteurs sédentaires et pasteurs nomades dans le Delta du Niger où les tensions intercommunautaires sont les plus vives et les plus meurtrières, ces dernières années.

1-   La main invisible de la France à travers le projet OCRS

L’Algérie était une colonie de peuplement pour la France, en plus de deux atouts majeurs dont le Sahara reste toujours dépositaire : un site idéal pour les essais nucléaires et la richesse du sous-sol en hydrocarbures et autres minerais stratégiques.

Mais, la France a dû quitter l’Algérie par la force des choses, après la guerre d’indépendance menée par le Front de Libération nationale (FLN) dont la victoire est acquise en 1962 suite aux Accords dits d’Evian.

Pour compenser cette perte, la France a réchauffé son vieux projet de l’Organisation commune des Régions sahariennes (OCRS) des années 1957, visant à soustraire les « populations blanches » du Sahara, notamment les Berbères ou Touareg, de la prétendue « domination des Noirs du Sud », pour les regrouper dans un seul Etat saharien, en faisant tordre le cou à l’histoire commune de cette zone. En effet, c’est l’Empereur du Mali qui a fait construire, de retour de la Mecque, en 1324, l’actuelle grande mosquée de vendredi de Tombouctou, Djingareyber, en la personne de Kankou Moussa, originaire du Mandé. Il était de patronyme KEITA puisqu’il est le petit-fils en ligne directe du grand Soundjata KEITA. Les chroniqueurs arabes n’accordant pas d’importance au patronyme, son nom de famille n’est pas mentionné dans leurs tarikhs ou récits historiques. Mieux, une année auparavant, en partance pour la Mecque, le même Kankou Moussa KEITA a fait construire une mosquée à Gao, dont les fouilles récentes ont permis de mettre à jour les anciennes fondations (Des images de ces fouilles ont même été diffusées par l’ORTM). Deux autres souverains du Mali ont également séjourné à Tombouctou pendant toute leur adolescence, Aly COULIBALY, un des fils de Biton COULIBALY, et N’Golo DIARRA, fils adoptif et gendre de Biton COULIBALY (N’Golo a épousé la fille de Biton, Makourou, la mère de son fils aîné, Bambougou N’Ti DIARRA). C’est dire qu’Aly COULIBALY et N’Golo DIARRA ont tous les deux vécu, dans les années 1730, dans la famille maraboutique des KOUNTA, dont l’emplacement est l’actuel camp militaire de la ville de Tombouctou. Ledit camp porte d’ailleurs le nom de l’illustre El Békaye KOUNTA. Comme quoi, contrairement à la récente réécriture de l’histoire, le Nord et le Sud du Mali étaient bel et bien un seul pays, des siècles durant, bien avant l’arrivée des colonisateurs français.

Cependant, ce projet de s’assurer le contrôle du Sahara « pour encore longtemps » a échoué parce que les Ifoghas de Kidal, propulsés à la chefferie traditionnelle par la France aux dépens des Ulimiden de Ménaka, avaient choisi d’être avec le Mali indépendant en 1960, sans doute dans l’espoir de se voir délégitimés par l’US-RDA au pouvoir à Bamako.

 

2-   Le nouvel Etat socialiste vs la féodalité Ifoghas en 1963

Les Ifoghas ont toutefois vite fait de déchanter parce que le nouvel Etat malien s’était converti au socialisme à l’africaine, en combattant justement toutes formes de domination ou d’exploitation d’une partie de la population par une autre. Or, comme évoqué ci-dessus, les Ifoghas s’attendaient au fait de voir se renforcer leur nouveau statut de « leader incontesté » de la communauté kel tamasheq de tout le Mali.

C’est dans ce contexte qu’un banal incident de collecte d’impôts a vite dégénéré en conflit armé entre jeunes touareg et soldats de l’armée régulière, aux premières heures de l’indépendance de notre pays, avec des relents indépendantistes ou séparatistes, dans le sillage du mythe OCRS concocté à l’époque par la France gaulliste.

Cette rébellion armée, qui ne disait pas son nom, a été matée dans le sang par l’armée nationale, avec son lot de bavures, de traumatismes et de frustrations qui vont nourrir, en partie, les rébellions à venir dans les années 1991 et 2012.

 

 

 

 

 

3-   La sécheresse des années 1973 et 1983

Un phénomène naturel va jouer, toutefois, un rôle catalyseur ou de fermentation pour les nouvelles rébellions que le pays connaîtra justement en 1991 et en 2012 : la sécheresse. En effet, comme tous les pays du Sahel, le Mali a été frappé par une vague de sécheresses en 1973-1974 et en 1983-1984.

La conséquence a été plus durement ressentie par les populations vivant dans le Sahel et dans la partie septentrionale du pays, dont les pasteurs nomades en particulier, qui ont perdu la presque totalité de leur cheptel : Peuls, Touareg et Maure/Arabes.

Les populations sédentaires et beaucoup de nomades se sont déplacés vers le Sud et les zones urbaines, souvent dans les pays limitrophes comme la Côte d’Ivoire ou le Ghana, en ce qui concerne particulièrement les Peuls et les Songhays.

Ayant perdu leur cheptel et, subséquemment, leur pouvoir économique et le statut social qui va avec, les pasteurs Peuls de toutes les zones du Sahel se sont considérablement appauvris pour la plupart d’entre eux et beaucoup d’entre eux, notamment les Peuls du Delta central du Niger, succomberont plus tard, en 2015, aux tentations islamistes et/ou djihadistes.

En revanche, la majorité des Touareg a préféré émigrer soit dans le Sud algérien (Tamanrasset) ou en Libye où des groupes entiers ont été enrôlés dans les bataillons militaires pour combattre au Tchad et au Liban, dans les années 1980.

 

4-   La main invisible de la Libye de KHADAFFI en 1991

Après la guerre des sables contre le Tchad pour le contrôle de l’Agacher et de la Bande d’Aozou et le retour du Liban, les jeunes Touareg, désormais aguerris au maniement des armes, ont été incités par le colonel Mouammar KHADAFFI à retourner dans leurs pays respectifs, le Niger et le Mali, pour revendiquer et occuper la place qui leur revient de droit dans le jeu politique et le pouvoir économique de ces deux pays. C’est le début de la rébellion des années 1991, avec l’attaque presque simultanée des localités de Tientabaraden au Niger et de Ménaka au Mali.

Les deux pays ont différemment réagi à cette nouvelle rébellion : le Niger a pu contenir sa rébellion par la force des armes ; tandis que le Mali a négocié la paix à travers divers accords (Accord de Tamanrasset en 1991, Pacte national en 1992 et, bien plus tard, Accord d’Alger en 2006), conclus par une intégration massive d’anciens rebelles dans l’armée régulière dont les conséquences vont se montrer désastreuses en 2012. En effet, à l’exception d’une poignée de soldats (dont les emblématiques El Hadj GAMOU et Ould MEYDOU), la majorité d’anciens intégrés a rallié la cause de la nouvelle rébellion en retournant les armes contre leurs frères des FAMa (sigle désignant les forces armés et de sécurité du Mali). Aucune armée régulière ne peut triompher de l’ennemi dans un tel contexte d’infiltration ennemie et de retournement de veste avec armes et bagages.

 

5-   Les avatars de la guerre civile en Algérie depuis 1992 

Presqu’au même moment, l’Algérie est secouée par une guerre civile après que l’armée a interrompu le processus électoral et politique qui était largement favorable au Front islamique du Salut (FIS) d’Abassi MADANI et d’Ali BELHADJ, ayant largement remporté le premier tour des élections législatives, en décembre 1991, dans ce pays frontalier du Mali et du Niger.

Suite à la défaite à eux infligée par l’Armée algérienne après deux décennies de guerre contre le Groupe islamique armé (GIA), les combattants islamistes et/ou terroristes, à l’instar de Mokhtar BELMOKHTAR, se sont progressivement repliés au Mali où ils se sont sanctuarisés au fur et à mesure, en concluant tacitement avec les autorités maliennes, pendant la décennie 2002-2012, une coexistence pacifique, si ce n’est une paix de non-agression avec la kalachnikov enfouie sous le sable.

Parallèlement à ce pacte, ils ont usé de beaucoup de tact en nouant des alliances matrimoniales avec les tribus locales par le biais des mariages et autres libéralités matérielles et financières.

Quand ils se sont sentis plus forts, ces islamistes ont d’abord créé, en 1998, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), avant de se muer en Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), en 2007, dont Mokhtar BELMOKHTAR a été un des principaux artisans.

Ils se sont spécialisés dans le rapt d’Occidentaux qu’ils échangeaient contre de fortes sommes d’argent, qui leur permettaient d’acheter des armes et des munitions.

Le trafic de drogues et la contrebande de produits prohibés sont également des moyens supplémentaires pour mieux se renforcer matériellement et financièrement, donc militairement.

Dans les faits, l’armée nationale du Mali était obligée de cohabiter avec des ennemis encombrants prêts à en découdre avec elle à la moindre occasion.

C’est ce qui va effectivement arriver en 2012, surtout que pendant la décennie 1992-2002, alors que ces groupes islamistes et/ou terroristes se renforçaient, l’armée nationale, elle, entamait une véritable décente aux enfers, caractérisée, entre autres, par l’arrêt des formations qualifiantes, les départs massifs de spécialistes à la retraite et des recrutements au rabais. L’on a aussi engagé des réformes inappropriées et abusives, touchant les équipements et les matériels stratégiques. D’ailleurs, beaucoup d’équipements et matériels étaient déjà obsolètes et non opérationnels depuis fort longtemps. Les querelles de clochers entre officiers, d’une part, et entre officiers et subalternes, d’autre part, étaient également suscitées, encouragées et entretenues. L’existence de la Coordination des sous-officiers en est une parfaite illustration en 1991, la guerre des bérets en 2012 ayant été une étape paroxysmique de cette déconfiture avancée de l’armée, désormais dépourvue de sa force principale : la discipline et le respect de la hiérarchie. L’on ne peut oublier non plus les déclarations et propos dégradants, désobligeants, démoralisants et démobilisateurs à l’endroit des porteurs d’uniforme en général et de l’armée en particulier, par le fait d’acteurs politiques au patriotisme inscrit sur le bout des lèvres.

Ce serait même une lapalissade de citer tous les maux dont souffrait la Grande Muette peu avant le déclenchement des hostilités en 2012.

 

6-   La main visible de KHADAFFI en 2006

Mais, auparavant, le Guide libyen se signale au Mali, en 2006, par sa volonté d’installer un consulat à Kidal où n’habite curieusement aucun citoyen libyen. Il s’agissait en fait pour KHADAFFI de manœuvrer de manière à pouvoir créer un camp militaire déguisé pour des éléments armés et entrainés que le Mali lui-même qualifiera, en 2011, de « soldats libyens d’origine malienne ». C’était aussi une façon pour l’Etat malien de les accepter sur son territoire sans les désarmer au préalable, contrairement au Niger voisin. Le Mali en payera, lourdement d’ailleurs, les conséquences en 2012, d’autant plus que la construction avortée de ce consulat libyen, à laquelle l’Algérie était farouchement opposée, avait débouché, en 2006, sur une mutinerie simultanée et synchronisée dans les garnisons militaires de Ménaka et de Kidal. L’accord qui en a résulté a consacré l’autonomie de fait à la région de Kidal, symbolisée par le désengagement de l’armée nationale de cette partie du territoire avec le démantèlement des camps militaires. La nature ayant horreur du vide, la place laissée vacante par l’armée régulière a été occupée par les groupes rebelles et djihadistes qui finiront par s’emparer de toute la partie septentrionale du pays en 2012. Le même plat, pour ne pas dire piège, sera du reste réchauffé en 2015 sous le couvert de l’Accord d’Alger, avec l’intégration projetée de 63 000 combattants dans les forces armées et de sécurité de notre pays, les forces armées nationales elles-mêmes (tous corps confondus) ne dépassant guère les 12 000 hommes, selon certaines indiscrétions (Secret défense oblige). Il s’agit en réalité des fameux « soldats libyens d’origine malienne » qui viendraient, du coup, submerger en nombre les FAMa avec l’objectif inavoué de les chasser de leur « Azawad », par les armes.

Le Mali s’est ainsi fait avoir sans doute parce que les autorités politiques étaient plutôt préoccupées par les élections présidentielles de 2007, où le chef de l’Etat était candidat à sa propre succession. En déclenchant un conflit armé, le pouvoir craignait l’enlisement qui aurait pu compromettre la tenue des élections en 2007, donc un second mandat pour le Président sortant.

Toutefois, le régime du Président ATT n’a fait que repousser cette guerre inévitable, qui l’a du reste rattrapé en 2012, avant de finir par l’emporter au terme du coup d’Etat perpétré, en mars 2012, par le capitaine Amadou Haya SANOGO, depuis promu général 4 étoiles.

 

7-   La chute de KHADAFFI en 2011 

La chute du Président ATT en 2012 était précédée, elle-même, par celle du Guide libyen, Mouammar KHADAFFI, en 2011, comme un effet domino. En effet, après l’assassinat du Président libyen, les soldats de son armée, d’origine malienne, selon la terminologie d’un communiqué officiel, ont regagné la « mère-patrie », le Mali, avec armes et bagages.

Le Mouvement national de l’Azawad (MNA), créé quelques mois plus tôt dans les locaux de la mairie de Tombouctou, a saisi cette opportunité pour s’allier avec ces groupes de déserteurs libyens pour former « le Mouvement national de Libération de l’Azawad (MNLA) », avec l’ambition bien affichée de se battre pour l’indépendance de cette partie du territoire malien.

Pour une fois, dans l’histoire de la rébellion au Mali, les groupes armés étaient autant aguerris que les soldats de l’armée régulière, avec l’avantage d’être mieux équipés, sans oublier les centaines de soldats intégrés qui ont pris fait et cause pour la nouvelle rébellion en retournant l’arme contre leurs frères, comme évoqué ci-dessus. En désertant, ils dégraissaient drastiquement les effectifs de l’armée nationale pour aller grossir proportionnellement les rangs de l’ennemi. D’autre part, en plus des équipements et munitions qu’ils emportaient avec eux, ils avaient tous les renseignements sur leurs anciens frères d’armes : les équipements, les effectifs, le niveau de préparation des éléments, les plans opérationnels pour l’attaque et la défense des garnisons, etc. Cerise sur le gâteau pour eux et sur insistance des Américains, ils ont été les plus nombreux à bénéficier du plan de formation et d’entrainement des Forces armées américaines dans le cadre du Programme transnational de Renforcement des Capacités opérationnelles et tactiques des Armées des pays du Sahel, appelé Flintox, face justement à la montée en puissance perceptible des organisations terroristes et autres forces du mal à connexion internationale.

Ce qui est sûr, c’est que le leader de la rébellion des années 1991, en la personne de Monsieur Iyad Ag GHALI, a voulu prendre la tête de cette nouvelle coalition armée en 2011 ; mais les nouveaux acteurs du MNLA ne l’entendaient pas de cette oreille. Dépité, Iyad Ag GHALI a créé son propre mouvement armé, qu’il a baptisé ANSARDINE, d’obédience islamiste cette fois-ci. Contrairement aux leaders du MNLA, lui n’est pas autonomiste, encore moins séparatiste ou indépendantiste. Mais, son objectif est d’instaurer la charia à Kidal, voire sur l’ensemble du territoire national.

Les deux mouvements, MNLA et ANSARDINE, vont cependant se coaliser contre l’Etat malien et ses symboles, notamment l’armée et l’administration, en prenant possession de tout le Nord du pays en mars 2012, à l’exception notable des capitales régionales de Kidal, Gao et Tombouctou. Ils vont s’emparer de celles-ci également à la suite du coup d’Etat du 22 Mars 2012, pronunciamiento dont l’auteur n’est autre que le capitaine SANOGO.

Mais, prenant sa revanche sur le MNLA, Iyad Ag GHALI va s’allier à son tour à un autre mouvement islamiste, le Mouvement pour l’Unité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), en 2012, pour chasser les indépendantistes qui doivent leur salut à un exil forcé en Mauritanie et au Burkina Faso, les deux pays voisins du Mali, qui ont accordé gite et couvert aux leaders du MNLA et à ses combattants. Il faudra attendre l’Opération Serval de l’armée française, en 2013, pour remettre le MNLA sur selle militaire et au centre du jeu (géo) politique dans le Mali en crise.

 

8-   La katiba du Macina avec KOUFA en 2015

Déjà combattant du MUJAO en 2012, Hamadou KOUFA s’est émancipé, dans un premier temps, en créant, en 2015, la katiba du Macina, en référence à l’empire théocratique éponyme, qui date de 1820.

Ce faisant, KOUFA a intentionnellement cristallisé les projecteurs de l’amalgame et de la vendetta sur sa communauté d’origine, celle des Peuls, parmi lesquels ils recrutent principalement ses talibés et autres combattants djihadistes.

Mais, ironie de l’histoire, ses premières victimes ont été l’ancien clergé peul, accusé par lui de ne pas pratiquer un islam « authentique et rigoriste », mais aussi, d’injustices criardes à l’égard de bergers transhumants et allogènes.

En second lieu, KOUFA a ciblé l’Etat et ses symboles : les forces armées et de sécurité, les enseignants de l’école dite française, les agents de l’administration publique (préfets, sous-préfets, magistrats), etc.

Une fois que l’Etat et son bras armé, les FAMa, ont déserté les lieux, KOUFA et ses hommes se sont comportés en justiciers, avec des dégâts collatéraux ayant touché les autres populations civiles, notamment les sédentaires et agriculteurs Dogon, Bamanan, Bozo, Dafing, Samago, Mossi, etc.

Les hors-la-loi et autres bandits de grand chemin n’ont pas manqué de s’engouffrer dans la brèche ainsi ouverte pour s’adonner à toutes sortes d’exactions et de brimades à l’encontre des dites populations désemparées, ne sachant plus à quels saints protecteurs se fier en l’absence notoire des forces armées et de sécurité.

Cette situation délétère a inévitablement conduit à la constitution de milices d’auto-défense contre les djihadistes auxquels sont assimilés les Peuls qui se sont également constitués en milices d’auto-défense contre les sédentaires.

La conséquence prévisible de cet imbroglio est le réveil des rivalités anciennes, la stigmatisation et l’amalgame avec leurs corollaires macabres : attaques vs représailles, vendetta contre vendetta, nombre important de déplacés internes et externes, menaces réelles et sérieuses sur la cohésion nationale et l’unité dans la diversité, etc.

Cependant, l’allégeance de KOUFA à Iyad Ag GHALI prouve, à suffisance, que la question du Delta ne peut être déconnectée de la situation qui prévaut au Nord du Mali, depuis 2011 : l’absence ou la faillite de l’Etat dans ses missions régaliennes.

En créant une enclave de fait à Kidal dont l’accès a été interdit aux FAMa, l’action de la France, à travers l’opération Serval ci-dessus référée, fort salutaire contre les djihadistes qui menaçaient tout le pays en 2013, a fortement contribué à cet affaiblissement, sinon à l’affaissement de l’Etat malien dans cette partie du territoire national, avant que la contagion n’atteigne progressivement tout le Nord et, finalement, le Delta et toute la Boucle du Niger, en 2015.

Mais bien auparavant, c’est l’Etat lui-même qui a eu recours aux milices communautaires au sein des forces armées et de sécurité : les exemples de Ganda Izo, du GATIA et du MAA sont assez éloquents en la matière. C’est le même Etat qui a laissé la communautarisation gagner tout le pays : TabitalPulaaku, Ginna Dogon, Ir Ganda, etc. en sont de parfaites illustrations. En effet, chacun s’arc-boute sur son identité culturelle et son appartenance communautaire aux dépens de l’unité nationale ; alors même que le niveau de brassage social est tel qu’au Mali, c’est indéniablement superflu de creuser tout sillon pour le repli identitaire : il y a un nomade dans chaque sédentaire et vice versa.

En tout état de cause, l’existence de TabitalPulaaku en premier et de Ginna Dogon ensuite, comme la réponse du berger à la bergère, a eu pour conséquence la redéfinition et la redistribution de la carte politique et électorale dans le Delta du Niger. En effet, le rééquilibrage s’est nettement opéré en faveur de Ginna Dogon qui a su tirer profit du poids démographique des sédentaires aux dépens des nomades : la quasi-totalité des maires et députés est désormais issue de la communauté des agriculteurs, contrairement à un passé récent où c’était les Pasteurs lettrés qui occupaient le haut du pavé politique et électoral.

Cette dimension politique n’est pas à négliger dans l’exacerbation de la crise sociopolitique, sécuritaire et identitaire que traverse le Delta central du Niger, voire toute la boucle du Niger, jusqu’aux alentours de Niono dans la région de Ségou, notamment Ké-Macina, Diabaly et Niono même.

Par ailleurs, l’on ne doit pas négliger non plus la dimension économique de la crise, en ce qui concerne notamment l’accès aux ressources naturelles entre agriculteurs sédentaires et éleveurs transhumants. Une compétition féroce oppose, en effet, les deux acteurs économiques dans le domaine de la gestion du foncier rural : terres de culture contre aires de pâturage.

Cette gestion est d’autant plus complexe que trois nouveaux facteurs se sont ajoutés, de manière croisée et interactive, à ce clivage traditionnel au détriment des deux anciens protagonistes : la démographie galopante, l’urbanisation sauvage et incontrôlée, les effets néfastes du changement climatique.

 

9-   Pistes de solutions

La réponse à cette crise structurelle et multidimensionnelle réside, par conséquent, dans le retour effectif de l’Etat, dans ses fonctions régaliennes et dans toute sa plénitude, sur toute l’étendue du territoire national, pour une prise en charge efficace de la sécurisation des personnes et de leurs biens, comme un  des préalables à tout acte de développement, pour ne pas dire à toute activité humaine.

Deuxièmement, le tout sécuritaire ayant montré ses limites, il faut engager un véritable processus de développement local avec la participation des populations elles-mêmes qui seront maîtresses de leur propre destin dans un cadre réellement déconcentré et décentralisé, pourquoi pas une régionalisation plus poussée, sans aller à l’autonomie pouvant porter les germes de la séparation. En d’autres termes, il faut une nouvelle présence de l’Etat dans un nouvel esprit : moins d’Etat oppresseur/prédateur, mais mieux d’Etat régulateur/accompagnateur et coopératif.

Le troisième axe en termes de solutions consiste à améliorer l’offre éducative en direction des medersas et des écoles coraniques : enseigner un islam du juste milieu et adopter un programme pour les medersas avec un contenu moderne et scientifique, aux standards régionaux et internationaux.

L’on doit également pouvoir s’attaquer au problème de la cohabitation entre agriculteurs et éleveurs, en délimitant préalablement les champs de culture avec des couloirs bien définis pour la transhumance des animaux. Ces mesures doivent être prises de commun accord avec tous les protagonistes concernés, les agriculteurs sédentaires et les éleveurs transhumants au premier chef. A ce sujet, l’on doit un devoir de vérité aux agriculteurs et aux pasteurs : on ne peut plus pratiquer l’agriculture sur brûlis, ni l’élevage de prestige, comme au temps des ancêtres respectifs, pour les trois raisons évoquées plus haut, c’est-à-dire la démographie galopante, l’urbanisation sauvage et incontrôlée, les effets néfastes du changement climatique.

En cinquième position, l’on doit se doit d’avoir une lecture endogène de la crise et pouvoir, en conséquence, négocier avec les leaders djihadistes, Iyad Ag GHALI et Hamadoun KOUFFA en tête, qui clament ne pas remettre en cause l’intégrité du territoire national. Ce, d’autant plus qu’on a accepté, sinon été contraint par une partie de la Communauté internationale, de prendre langue avec les rebelles notoirement et ostensiblement séparatistes, voire indépendantistes.

En définitive, il nous faut à la fois un changement de mentalités, de paradigme et de méthode pour pouvoir relever les défis liés à ces nouvelles réalités visibles, palpables et indéniables que sont, justement, la démographie galopante, l’urbanisation sauvage et incontrôlée, les effets néfastes du changement climatique, qui sont imbriqués dans un enchevêtrement croisé pour être tour à tour, et à la fois, cause et effet.

 

Par Seydina Oumar DIARRA-SOD

 




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