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lundi 15 octobre 2018
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De Info-Matin à l’administration publique: récit d’un intermittent de la plume devenu fonctionnaire

Entré à Info-Matin en 1999 après un test écrit et oral sérieux, les péripéties du destin m’ont fait quitter le premier Groupe de presse privée du Mali en janvier 2001, voilà exactement 17 ans, pour embrasser une carrière de fonctionnaire dans l’administration publique. La séparation fut douloureuse, car Info-Matin, avec son esprit et sa culture, était devenue une famille pour moi. Ensuite, par ce que le « boss » Sambi TOURE, au caractère bien trempé à l’acier, n’avait pas pris de bon cœur le secret bien gardé de mon départ.

Recruté en décembre 2000, j’ai dû attendre ainsi que tout le contingent des Conseillers des Affaires étrangères de cette année-là, le mois de mai 2001 pour être appelé à l’activité, comme on le dit dans le jargon de l’administration. En arrivant au Ministère des Affaires étrangères, le service d’affectation des recrues en diplomatie, je me suis rendu compte que tout le monde ou presque me connaissait. Pendant le stage rotatif, une sorte de rite de socialisation qui nous faisait faire le tour de toutes les directions centrales et des services rattachés, pour des périodes de stages de très court terme, j’entendais dire souvent en me présentant « Ah, c’est lui le journaliste ». Alors que je connaissais peu de monde, cette étiquette de journaliste qui me collait à la peau était devenue une sacrée carte de visite. Malgré les critiques souvent acerbes contre la presse malienne, il y avait, et je crois que cela est toujours valable, une forme de respect et d’admiration pour les journalistes. C’est un métier exigeant avec un côté séduisant qui n’échappe pas au public.
Un jour, un de nos aînés devenu jeune retraité depuis, m’apostropha en ces termes « Jeune hommes, j’ai demandé à la hiérarchie de vous affecter, au terme de votre stage, ici à la Direction des Affaires politiques (DAP). C’est ici que s’exprime au quotidien la plume du Ministère, à travers élaboration Notes, discours, et rapports ». Je ne sais vraiment pas si c’était la conséquence de sa recommandation, mais effectivement au moment des affectations, je me suis retrouvé pendant 6 ans à la DAP, une direction qui n’existe plus depuis la réforme de 2011 du Ministère des Affaires étrangères qui a abandonné l’approche fonctionnelle pour celle géographique universellement admise.
Etre un ancien journaliste dans l’administration n’a pas que des avantages. Loin s’en faut. Surtout lorsque survient un conflit social entrainant un bras de fer entre l’administration et le syndicat. De surcroit si l’ancien journaliste devient un syndicaliste, comme dans mon cas. J’ai parlé plus haut de l’admiration traditionnellement vouée aux journalistes. Si cela est vrai jusqu’au cœur de l’administration, elle s’accompagne aussi souvent d’une méfiance tenace de la part des fonctionnaires. Au gré des articles trempés au vitriol contre un service ou une administration, on y voit à tort ou à raison la main lointaine de l’ancien journaliste, très souvent suspecté de collusion avec ses confrères en quête de scoop ou d’information sensationnelle. Comme pour dire qu’un journaliste reste toujours un journaliste, quelle que fut son évolution professionnelle. J’ai souffert de cette accusation injuste en 2004. Après un mouvement d’humeur qui a fortement ébranlé le Ministère, un Chargé de comm du Ministre d’alors m’avait publiquement reproché d’avoir « facilité l’insertion d’articles défavorables à son ministre dans la presse » alors même que, à l’époque, je séjournais en Inde pour cinq semaines pour le 35ème cours professionnel de diplomatie du Foreign Service Institut.
Avoir séjourné dans la presse, vous étiquète durablement dans l’administration. Heureusement, dans le bon sens souvent. En 2007, se souvenant de cela, un de mes Ministres décida de me nommer « Chef du Bureau de la Presse ». Cette fonction faisant de son titulaire le porte-parole du Ministère. Une attribution mal-aisée sous nos cieux. De cette posture, on appréhende mieux la difficulté à rendre performante la communication publique. De fait, l’Administration, très hiérarchisée, reste frileuse quand il s’agit de communiquer au-delà de l’institutionnel. Malgré le discours officiel rappelant à l’envie le caractère transversal de la communication, et malgré les exigences du numérique et des médiaux sociaux, les outils ne sont pas toujours en adéquation avec la volonté politique. Et quand ils sont là, la culture dominante reste la frilosité.
Pour illustrer ce passage, il me vient à l’esprit, l’échange que j’eus avec un Directeur après avoir accordé une brève interview à un grand média international (une radio bien connue chez nous) sur les enjeux de la visite au Mali de l’ancien président iranien, Muhamadinejad. Le journaliste avait juste besoin de savoir pourquoi ce pays, au banc de la communauté internationale, à cause de son programme nucléaire, s’attachait au Mali, et quel était le volume des échanges entre nos deux pays. Je m’étais prêté à l’exercice avec le zèle de celui qui voulait donner du contenu à son titre de Porte-parole. L’élément est passé en boucle dans l’édition matinale du média en question. A la mi-journée, le Directeur d’un de nos services centraux, qui n’avait pas compétence sur le Golfe persique, me demanda si j’avais été autorisé à parler à la radio internationale. Ne comprenant pas bien là où il voulait en venir, il ajouta ceci : « Ton intervention était bien structurée. Mais fais quand même attention avec les journalistes, car s’il t’arrivait de commettre avec ces gens une bourde, s’en est finie de ta carrière ». Mais Diantre, si un responsable communication, interface avec la presse n’est pas habilité à lui parler, qui d’autre le ferait ?
J’ai été témoin de beaucoup d’exemples dans lequel le droit d’initiative à manquer à de hauts responsables sollicités par la presse, des opportunités de prise de parole refusées, par ce que l’agent devait requérir une série d’approbations sur la chaine hiérarchique avant de se prononcer sur les choix ou les positions de l’Etat. C’est dire que l’administration, cette vénérable institution remplie de personnes qualifiées et talentueuses, fonctionne exactement ainsi.
Préserver à tout prix une carrière, quitte à agir à minima, souvent par inaction. Si on réfléchit de prime abord aux conséquences fâcheuses qui pourraient résulter de son travail, le reflexe sera naturellement l’inclination à l’abstention. Mais pour être honnête, je crois que ce trait de caractère est propre à ce que l’on appelle la « vieille administration ». De nos jours, la tendance est au changement, même si le rythme parait lent et les outils pas toujours adaptés aux enjeux de l’ère du numérique.
Les hauts cadres de l’Etat sont formatés à marcher sur des œufs, en vrai équilibristes. Ils doivent cependant apprendre à ne pas voir le piège partout lorsqu’il s’agit de l’obligation de redevabilité, car in fine, le devoir d’information et de communication vis-à-vis du peuple doit être la seule logique qui vaille.
Depuis plusieurs années, je suis passé à autre chose, au rythme de mon évolution administrative, mais la communication publique doit se révéler à elle-même, se réinventer, pour cesser d’être le Talon d’Achille du travail gouvernemental.
Avant de quitter Info-Matin, j’ai effectué un soir un ultime reportage à l’Hôtel Salam conclu par un cocktail au bord de la piscine. J’y ai croisé, moi l’intermittent de la plume, un fervent journaliste, Chahana TAKIOU, qui officiait alors au Journal l’Indépendant. Ayant appris mon départ imminent, il m’a dit cette phrase prémonitoire : « Jeune frère, j’admire ta plume, je te lis régulièrement. J’ai appris que tu vas quitter la presse. Moi, j’aime ce métier et je crois que j’ai mon avenir dedans ». L’actuel Dirpub du 22 septembre était fort de certitudes, il y a 17ans déjà.
Dans mon corps, moi l’Enarque formé aux Sciences du Droit, personne n’a oublié que je fus « journaliste », furtif, grâce à mon passage dans le moule de info-Matin. Au-delà de cette identité, Info-Matin m’a donné deux choses sacrées : Mon premier salaire de jeune homme entré dans la production, et le désir de « l’Ailleurs », le goût de l’aventure, celle-là même qui permis au journal de se lancer en 1997, pour se hisser très rapidement, comme un « sambalagnon » sur le toit de la presse écrite malienne. Ce goût de « l’Ailleurs » et cette prédiction qui stipule que le « journalisme mène à tout, à condition de s’en sortir » m’a conduit dans la Diplomatie, métier exaltant et prestigieux s’il en est. Dans ce métier, comme dans le journalisme, ça écrit beaucoup et ça avise surtout, non pas à l’usage du lecteur public, mais pour usage restreint et très exclusif, afin d’aider le plus souvent à la prise de décision politique.

Cheick Oumar COULIBALY,
Conseiller des Affaires étrangères
Ancien journaliste à Info-Matin




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