Search
vendredi 18 août 2017
  • :
  • :

Dr Oumar Aba TRAORÉ : La refondation de l’État au Mali, un objectif prioritaire

Le contexte de la démocratisation, de la décentralisation, de la mondialisation, du terrorisme international qui veut s’emparer de la souveraineté territoriale du Mali et du terrorisme national qui se manifeste sous forme de rébellion récurrente et dont le projet est séparatiste…, est , aujourd’hui , un enjeu majeur et une impérieuse nécessité, devant conduire à la refondation de l’État au Mali .

En effet, la démocratisation est, à notre avis, mal comprise au Mali. Cela nous commande d’aller vers la refondation de l’État.

 

La démocratisation est “ l’extension progressive du principe de citoyenneté à un nombre plus grand de participants et/ou à un champ politique plus vaste, dans la perspective d’une prise de décision collective directe ou par l’intermédiaire de représentants élus ”. Cf. le Dictionnaire de la Science politique et des Institutions politiques. Guy Hermet , Bertrand Badie , Pierre Birnbaum, Philippe Braud. Armand Colin, Paris 2010, Page 87.

 

À la lumière de cette définition de la démocratisation, il faut reconnaître qu’au Mali d’aujourd’hui, la société civile et les acteurs de la vie politique jouent leurs rôles, à notre avis, sans aucune entrave à leurs actions. Et cela , grâce à la liberté de parole , à la liberté de presse , à la liberté de réunion , à la liberté de religion et à la liberté de circulation… , reconnues et acceptées en démocratie pluraliste .

Cependant, certains acteurs de la société civile confondant et faisant amalgame entre “société civile ” et “vie politique”, utilisent volontairement leurs positions privilégiées dans la société civile, comme escalier, ascenseur ou tremplin, pour se hisser aux postes et fonctions politiques. Or, la société civile, socialement, s’oppose à l’État et ses représentants doivent se distinguer des professionnels de la politique avec lesquels, ils sont en concurrence.

Aussi, pour certains citoyens maliens qui n’ont pas une culture politique démocratique, de par même leur ignorance des principes fondamentaux de la démocratie qui sont au nombre de sept, confondent démocratie avec anarchie qui consiste, dans leur esprit, à faire tout ce qu’ils veulent, sans contrainte, ni loi à observer, en ignorant l’adage qui dit : «ma liberté s’arrête là où commence la liberté de l’autre.».

 

Il faut signaler également que, certains acteurs de la vie politique malienne, par leur “ immigration partisane ou parlementaire”, visent exclusivement à satisfaire des gains pratiques et concrets, leurs intérêts personnels et non des considérations éthiques. C’est ce qu’on appelle véritablement : la REALPOLITIK. Cf. DSPIP, page 257. Ces “immigrants” , ne sont pas mus par des convictions politiques sincères et patriotiques , visant à promouvoir l’intérêt général .

Cela suffit , à notre avis , à démontrer que , mal comprise , la notion de démocratisation assortie de toutes ses libertés est utilisée à d’autres fins désastreuses .

Que dire de l’administration malienne, des recrutements et promotions des fonctionnaires civils et militaires ? Nous l’avions déjà signalé en 2000 et publié dans notre livre « Mon combat pour le Mali », le Harmattan, Paris-France 2005, page 95 et pages suivantes. Notre administration est fortement politisée. Malheureusement ! Confondant le politique avec l’administratif , les cadres et agents de l’État profitent de leur militantisme dans les partis politiques , avec , bien sûr , la bénédiction des dirigeants politiques , pour se hisser parfois à des postes hautement administratifs et techniques dévolus normalement à des cadres formés pour occuper ces postes , au seul nom de leur vertu , de leur talent et de leur expertise , et non de leur coloration politique .

Il faut des réformes pour repenser à la gestion objective et rationnelle des agents et cadres de l’État. Dans cette veine, il faut tenir compte des compétences et la valorisation des expériences antérieures, en se basant aussi sur la méritocratie. Le principe républicain, c’est l’égale admissibilité des citoyens aux emplois publics, sans aucune distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. Autrement dit, il faut bannir le favoritisme et le népotisme, en dépolitisant notre administration. Le plan de carrière, le concours et l’appel à candidature sont des symboles républicains de l’équité.

Oui à la modernisation de l’administration par l’outil informatique. Oui aussi à la modernisation de l’administration par une gestion équitable des ressources humaines et des compétences, basée essentiellement sur la méritocratie.

Au demeurant, l’administration doit être accessible pour une meilleure compréhension et pour une meilleure mise en œuvre des politiques publiques.

 

Dans cette refondation de l’État, la révision constitutionnelle est beaucoup attendue, ainsi que la réforme de la carte judiciaire et la reforme même de l’organisation de la justice.

Notre administration doit être dépolitisée au nom des valeurs de la république parce que nous sommes une république, et parce qu’aussi nous sommes en démocratie pluraliste.

 

La refondation de l’État doit nous amener à engager des réformes politiques , administratives , institutionnelles et économiques qui apporteront les solutions appropriées à ces problèmes , répondant ainsi à l’attente des citoyens et élus responsables.

La refondation de l’État, doit nous amener aussi à bâtir un État nouveau, c’est-à-dire , un État unitaire décentralisé qui se caractériserait par la reconnaissance juridique d’affaires locales qui relèvent d’un pouvoir de décision exercé par des autorités propres. L’objectif étant, de rapprocher le pouvoir des citoyens et leur permettre de gérer directement leurs propres affaires. On parlera alors de démocratie locale.

Bien sûr que la décentralisation n’exclut pas, dans le principe, la déconcentration des services de l’État central dans les circonscriptions d’administration locale. Mais , au Mali , en tenant compte de l’analyse des facteurs géographiques qui déterminent notre culture politique , diversifiée et plurielle; et, pour être réalistes, nous devons revoir et adapter notre politique de déconcentration au contexte actuel , en renforçant notre politique de décentralisation par un mode d’élection , si c’est nécessaire , des autorités et agents qui représentent l’État central , dans les circonscriptions d’administration territoriale et cela , progressivement , par étape , avec prudence et réalisme.

 

Dans le cadre de la décentralisation, il faut envisager une nouvelle organisation territoriale, autrement dit, un découpage territorial, d’où sortiront, évidemment, des entités administratives nouvelles. Pour ce faire, l’approche gouvernementale doit consister, par une communication publique adéquate, à impliquer plus directement les citoyens, donnant ainsi un sens à la vie publique et politique. Le gouvernement doit informer, expliquer et faire comprendre le sens de son orientation et de ses actions, au lieu d’imposer son point de vue sur la question. Le gouvernement doit associer étroitement les administrés et les impliquer. Les administrés doivent être consultés sur tout ce qui les concerne directement. On ne doit pas leur imposer quoi que ce soit, au nom de la puissance publique ou l’autorité de l’État. On est en démocratie, il faut écouter, associer et respecter la volonté des citoyens et des administrés dans la mesure du possible.

Signalons également que dans le cadre du découpage territorial, la transformation des circonscriptions régionales en collectivités territoriales sera un grand progrès pour le Mali. La décentralisation implique, ipso facto, dans son essence même, une autonomie locale.

 

En envisageant la mise en œuvre du découpage territorial, il faut avoir une approche scientifique, prudente et réaliste. On se souvient encore aujourd’hui, qu’à cause des erreurs funestes de la mise en œuvre de la politique de décentralisation, il y avait eu de décembre 1998 à juin 1999, de nombreux conflits interethniques et communautaires qui se sont soldés par plusieurs morts et blessés graves. La liste non exhaustive des villages et cercles où s’étaient déroulés ces affrontements meurtriers se trouve dans notre livre « Mon combat pour le Mali », le Harmattan, Paris-France, 2005 P.106. Nous devons donc tirer des leçons de ce passé douloureux, pour ne plus commettre encore une fois des erreurs funestes.

Retenons aussi que la politique de décentralisation doit s’atteler à répartir les fonctions entre l’État et les collectivités territoriales qui seront issues du nouveau découpage territorial.

 

La refondation de l’État au Mali tiendra compte (on ne peut rien, car rapports de force obligent !) des contraintes imposées par la mondialisation ou par la communauté internationale.

La mondialisation est « un concept de relations internationales , décrivant l’état du monde contemporain marqué par le renforcement de la communication , des interdépendances et des solidarités , par le désenclavement des États et des espaces régionaux et par uniformisation des pratiques et des modèles sociaux à l’échelle de la planète tout entière . » Cf. : DSPIP, P.192.

Ainsi comprise, la mondialisation a permis la constitution des zones régionales et a provoqué du coup, l’effritement sinon l’affaiblissement des pouvoirs et prérogatives des États et le transfert de compétences ainsi que des prises de décisions supranationales.

Ce faisant, les fonctions régaliennes et la souveraineté même des États sont fortement réduites au point que, dans certains cas, elles n’existent presque pas.

Dans ces conditions, le constat est clair pour tous : il y a des décisions qui concernent le Mali, mais qui sont dictées par les puissances occidentales ou la communauté internationale. Il faut donc compter avec ces rapports de force, sur la scène internationale par réalisme, si nous voulons continuer à exister en tant qu’État et si nous devons aussi réformer l’État du Mali ; les décisions supranationales de la mondialisation étant une réalité de notre époque. Ainsi, connaissant la sociologie du pouvoir et les relations internationales, nous disons que les États ont pour objectifs de renforcer leurs propres puissances, d’imposer leurs intérêts nationaux, d’améliorer les conditions de leur sécurité et de leur souveraineté ainsi que de se doter d’une position hégémonique. Cette puissance demeure une fin et un moyen de l’action internationale des États. C’est dans ces conditions qu’il faut comprendre le sens des décisions supranationales que nous subissons aujourd’hui – rapports de force obligent- en tant que société en développement et au nom de la mondialisation.

 

La refondation de l’État doit intégrer désormais des données comme toutes les formes de terrorisme qui ont comme dénominateur commun, «l’usage de la violence à des fins politiques, s’inscrivant délibérément en dehors du droit et en dehors de la compétence reconnue aux États d’en assurer le monopole légitime sur la scène internationale. »Cf. : DSPIP, P.297.

De ce point de vue, les terroristes internationaux qualifiés à tort de djihadistes (selon nous) et les rebelles maliens sont du même acabit et collaborent souvent dans le Mali-Nord. Tous, veulent s’emparer illégalement de la souveraineté territoriale du Mali, pour imposer leurs désidératas.

En profane et d’une façon donc très simpliste, je crois qu’il faut continuer des efforts de développement des régions du Mali-Nord, grâce à la solidarité nationale et internationale. Je pense qu’il faut continuer à former et à équiper notre outil de défense nationale, en augmentant même son budget. Je pense qu’il faut revoir la stratégie militaire et les services de renseignement de l’armée, de la police et de la gendarmerie. Je pense qu’il faut mettre à contribution les populations du Mali-Nord, par un système d’autodéfense réglementée et contrôlée et des renseignements à donner rapidement,   par elles, aux autorités maliennes en cas de besoin. Je pense qu’il ne faut pas récuser l’aide militaire internationale par orgueil national, patriotique. Nous devons être réalistes : les époques ne sont pas les mêmes et les données ont radicalement changé, avec le temps. Soyons réalistes, si nous aimons bien notre pays, le Mali.

En concertation avec nos pays voisins du Sahara ou avec tous les pays sahariens de l’Afrique, il faut établir une coopération militaire et adopter un programme commun de maintien de la paix, de la sécurité et du développement de la zone, avec l’appui bien sûr des puissances occidentales et la communauté internationale qui luttent farouchement contre le terrorisme.

Il nous faut des études stratégiques spécialisées sur les questions militaires et sur les questions du terrorisme. Référons-nous donc à des spécialistes nationaux et étrangers sur cette question aussi sensible que complexe qu’est la lutte contre le terrorisme.

L’État du Mali doit revoir sa communication politique, non seulement pour informer, mais aussi et surtout pour convaincre et persuader l’opinion publique nationale et internationale sur tout ce qui concerne les terroristes internationaux et les rebelles du Mali.

 

Il ne faut pas se nourrir d’illusions : tant que nous ne sommes pas beaucoup plus forts pour maîtriser la situation et anéantir définitivement les rebelles, ils ne cesseront jamais, malgré les accords signés avec eux, de se manifester violemment et sporadiquement. Chaque fois qu’ils sentiront que l’État central est faible au travers de son outil de défense nationale, et chaque fois qu’ils sentiront également que les rapports de force sont en leur faveur, les rebelles n’hésiteront pas, par la violence, à formuler des revendications. Et comme chacun le sait, leurs revendications sont d’origine essentiellement et profondément raciste. Tout le reste n’est que prétexte pour amuser et épater la galerie. Justement, c’est à cause de leur racisme que ces rebelles parlent aujourd’hui , d’autonomie, d’indépendance et de fédéralisme , car ils estiment qu’ils sont de race blanche, donc supérieurs et les Maliens sont en majorité de race noire, donc inférieurs. Selon eux, ils sont différents des noirs et acceptent difficilement d’être dirigés au sommet de l’État et dans les circonscriptions administratives par des noirs. En plus d’être blancs, ils ont des cultures différentes ; comme si les noirs, dans leurs localités, n’ont pas de cultures différentes entre eux. Voilà, toute la vérité sur le problème de la rébellion au Mali. Les récentes négociations d’Alger ont permis de connaître les vraies et profondes causes racistes de la rébellion qui revendique l’autonomie, l’indépendance et le fédéralisme dont le mobile est, essentiellement, la discrimination raciale.

 

Le caractère très raciste de la rébellion doit inciter, dans la politique de refondation de l’État, à intégrer la lutte contre le racisme et la rébellion, comme une tâche ou une mission permanente. Il peut y avoir accalmie. Mais que la rébellion finisse maintenant ? C’est possible, mais attendons de voir… Il ne faut pas se nourrir d’illusions. Soyons réalistes. Le racisme est une idéologie fondée sur la croyance. Est-ce qu’on peut le faire disparaître ? C’est comme le cancer dans l’organisme humain. Est-ce qu’on peut le guérir ? .

Nous ne prétendons pas épuiser les idées sur la refondation de l’État au Mali. Nous disons que nous n’avons pas traité d’une façon exhaustive tous les éléments fondamentaux dont on doit tenir compte dans la refondation de l’État.

Cependant, force est de reconnaître que la refondation de l’État au Mali est un vaste chantier prioritaire où la définition du rôle de l’État s’impose. Il faut clarifier de manière significative les missions de l’État et ses rapports avec les collectivités territoriales et la communauté internationale. Ce sont des réformes d’envergure provoquant une vraie rupture d’avec un passé de plus de cinquante (50) ans et une refondation, dans le cas du Mali, d’une vraie conception de la république et de l’État qui doivent être engagées résolument.

Il faut repenser l’État dans son organisation interne et externe, et définir ses missions et attributions, en dressant des perspectives ou des objectifs à atteindre. Les politiques publiques doivent être revues, corrigées, et adaptées au contexte actuel.

Pour la refondation de l’État au Mali, il faut utiliser des méthodes scientifiques afin de promouvoir une réflexion prospective et innovante permettant une confrontation d’experts de toutes disciplines. Il faut donc mettre en place une commission nationale des réformes.

Enfin, le besoin d’avoir un État unitaire décentralisé nous commande de réformer l’État du Mali, face à la démocratisation, face à la décentralisation, face à la mondialisation et face au terrorisme sous toutes ses formes.

Et dans cette perspective, nous devons nous engager, engager tout notre être et toute notre responsabilité pour réformer l’État du Mali afin de mieux définir ses nouvelles attributions et ses nouvelles missions régaliennes, et cela, dans l’intérêt supérieur du peuple malien, exclusivement.

 

Dr Oumar Aba TRAORÉ, Ph. D.

Docteur en Sciencepolitique

Diplômé de l’Université

LAVAL, Québec city

Canada

à Banankabougou – SEMA

Bamako – République du Mali




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *