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vendredi 21 janvier 2022
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Les fondements du socialisme malien

Une forte étatisation du commerce avec la création de sociétés pour répondre à différents besoins de la population ; une inversion des courants d’échanges existant avant l’indépendance avec 75% de nos importations qui étaient constituées par des biens de consommation et 25% par des biens d’équipement indiquent une voie nationale spécifique prise par le Mali qui s’inspire des expériences étrangères, mais entièrement soustraite à leur influence. Dans une interview accordée au journal français Le Monde, le Dr Seydou Badian KOUYATE, ministre du Développement et secrétaire aux affaires politiques, sociales et culturelles de l’Union soudanaise explique les choix du Mali.

Trois jours après son arrivée à Bamako, le mercredi 30 mai 1964, l’envoyé spécial à Bamako et correspondant à Dakar du journal français Le Monde, Philipe Decraene a été expulsé du Mali. Le journaliste qui était à son troisième voyage dans notre pays avait eu le temps d’échanger avec du monde y compris le Dr Seydou Badian KOUYATE, ministre du Développement et secrétaire aux affaires politiques, sociales et culturelles de l’Union soudanaise (parti unique), mandaté par ses camarades du bureau politique pour le recevoir. Au journaliste français qui l’interviewait le Dr KOUYATE avait loué l’expérience malienne du socialisme. Un entretien historique riche d’enseignements dont nous vous livrons extraits :
«Nous avons totalement inversé les courants d’échanges existant avant l’indépendance. Avant 1960, 75% de nos importations étaient constituées par des biens de consommation et 25% par des biens d’équipement. C’est aujourd’hui l’inverse… Si le whisky ou les boutons de manchettes manquent c’est parce que nous les avons, à dessein, frappés de taxes considérables… En 1959 nous avions importé deux mille charrues. Cette année nous en importons vingt-deux mille, surtout de France et de Yougoslavie. «
KOUYATE poursuit : «Depuis le congrès extraordinaire de l’Union soudanaise d’août 1960, le Mali est engagé sur la voie révolutionnaire socialiste. Le commerce a été étatisé à raison de 55%, 45 % restant réservés au secteur privé. Onze articles de large consommation ; sel, sucre, farine, savon, huile, allumettes, thé, ciment… sont exclusivement importés et vendus par l’Etat, par l’intermédiaire de la SOMIEX (Société malienne d’importation et d’exportation), organisme qui détient également le monopole de l’exportation de certains produits tels que l’arachide et le coton. Pour lutter contre la spéculation a été créée la S.O.N.E.A. (Société nationale d’exploitation des abattoirs), qui a le monopole de la vente à l’étranger des cuirs et peaux, mais il existe encore quelques boucheries privées…»

De La Havane à Pékin
Est-ce le prestige du précédent cubain ? La vertu de l’exemple chinois ? L’ignorance des difficultés guinéennes ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans le choix des Maliens. Mais, ici comme dans les autres capitales africaines, on entend suivre une voie nationale spécifique, profondément originale, inspirée certes des expériences étrangères, mais entièrement soustraite à leur influence. Laissons de nouveau la parole au ministre malien du développement :»Nous travaillons avec tous, mais personne ne nous imposera ses vues. Nous seuls sommes en mesure de construire le socialisme malien…
– La Chine, peut-être ?
– C’est effectivement des Chinois que nous avons le plus à apprendre. Ils ont développé ici la culture du riz et introduit avec succès celle de la canne à sucre. Seize projets industriels sont en cours de réalisation avec eux… Nous avons même fait venir trois artisans chinois pour initier nos paysans à l’utilisation du bambou…»
Me tendant un paquet de cigarettes Zèbre, il précise : «Elles sont faites entièrement avec des tabacs maliens, expédiés en Chine pour essai. Une usine travaillant uniquement à partir des tabacs locaux sera prochainement installée par des experts chinois. Certains de leurs collègues ont déjà mis en place une sucrerie à Niono, qui produit 6 tonnes de sucre par jour, et d’autres installent actuellement une usine de torréfaction de thé… «
Mon interlocuteur ayant évoqué la participation soviétique à un important programme de recherches minières, je risque une question sur la controverse Pékin-Moscou.
«La querelle ne nous intéresse pas… Ici Russes et Chinois ne traitent pas entre eux, mais avec les dirigeants maliens…
-Et la France ? «
Sourire, les yeux se plissent. Haussement d’épaules :
«Au niveau du Mali il n’existe aucun problème… J’ai participé récemment à Paris, au ministère de la Coopération, à un colloque sur le développement avec mes collègues des Etats francophones…»

Stabilité et démocratie
L’entretien touche à son terme. Je tente une question sur les rapports entre la stabilité politique et la prospérité économique. La réponse jaillit, immédiate : «Le Mali est un pays très dur, car ici un jeune médecin ou un jeune vétérinaire perçoit un salaire égal à la moitié de celui de ses collègues des Etats voisins… Modibo KEITA est moins payé que certains directeurs de cabinet de présidents de républiques africaines… Pourtant la stabilité politique est totale. Ceci peut vous sembler paradoxal parce qu’en Europe la continuité du régime est liée à la prospérité, mais en Afrique, c’est un fait, la richesse engendre l’instabilité à fous les niveaux. En effet, les éléments conscients de la jeunesse africaine ne veulent plus de clans de privilégiés. Ils refusent la richesse à partir du moment où elle n’appartient qu’à certaines catégories sociales qui écrasent les autres et ils acceptent la pauvreté lorsqu’elle est le lot de tout le monde…»
Et de conclure : «Ici, il n’y a pas de gâchis.»
Seydou Badian KOUYATE m’avait auparavant déclaré sans complexe : «Je ne pense pas qu’il existe d’Etat africain plus démocratique que le nôtre…» Et il semblait souhaiter que j’en fasse par moi-même l’expérience. Tous les responsables maliens n’en ont apparemment pas jugé comme le ministre du Développement. Mais je dois à l’équité de reconnaître que ce dernier m’avait aussi déclaré : «La démocratie ne consiste pas à laisser dire ou écrire aux gens tout ce qu’ils veulent…»

Rassemblés par la Rédaction




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