Front social: crever l’abces

L’explosion de violence qui a suivi l’arrestation du blogueur Ras Bath a mis en lumière l’extrême volatilité du front social. Le cocktail explosif était composé pour les plus vindicatifs d’occupants illégaux déguerpis, de jeunes chauffés à blanc convaincus par les pyromanes de service d’être des laissés pour compte et de casseurs impénitents. Si l’on y ajoute une arène politique devenue un jeu de massacre par la faute d’intrigants fascinés par des raccourcis qui ne peuvent conduire qu’au purgatoire, tous les ingrédients d’une petite révolution étaient réunis. Apparemment du côté du Gouvernement, on n’avait pas vu venir ! Analyse et perspectives pour sortir du labyrinthe.

LE SPECTRE DE L’INCIVISME, DU LAXISME ET DE LA CORRUPTION
Un regard sur la société fait découvrir le spectre effrayant de l’incivisme, du laxisme et de la corruption qui sont présents à tous les niveaux de l’échelle sociale. On a laissé faire et dire pendant trop longtemps, au-delà des limites du raisonnable. Et pourtant, au commencement étaient le patriotisme et la vertu ! En effet de 1960 à 1968, le Mali de Modibo Kéita était devenu une référence en Afrique et dans le monde grâce à la cohérence de l’engagement politique, au soutien du peuple malien et à la moralisation stricte de l’action publique. Modibo Kéita avait mis le Mali au-dessus de tout : famille, amis, propriété privée, à tel point que le Soudanais devenu par la suite le Malien était un homme fier de son appartenance au pays et à sa culture. Cependant, sa volonté d’indépendance, son nationalisme et son intransigeance ne tarderont pas à faire du président Modibo une cible. Certains de ses choix politiques, notamment la création de la milice populaire dont le zèle exaspérait, donneront l’occasion à l’armée d’intervenir le 19 novembre 1968, ouvrant la voie à la 2ème République. Le Mali passera ainsi du régime socialiste à une dictature militaire conduite par un groupe d’officiers et de sous-officiers réunis au sein du Comité Militaire de Libération Nationale (CMLN). La première fronde d’intellectuels (en majorité des enseignants et des étudiants) verra le jour au Mali. La purge opérée au sein du CMLN le 28 Février 1978, bien que jugée salutaire ne permettra pas à Moussa Traoré de créer la synergie nécessaire au redécollage du pays.
La Révolution du 26 Mars 1991 qui annonce la 3ème République, portée par les idéaux de démocratie et de bonne gouvernance, va vite être galvaudée parce que les deux entreprises majeures qui devaient permettre la remise à plat des problèmes et le repositionnement du pays ont été mal exploitées. En effet, la Conférence Nationale organisée en 1991 sous la transition ne servira finalement que d’exutoire au peuple, pendant que le Procès du Général Moussa Traoré sera biaisé à souhait, la plupart des nouveaux tenants du pouvoir étant redevables au président déchu qui a assuré leur promotion. Les incohérences vont ainsi se succéder : tentatives de réduire toute opposition significative et démantèlement systématique de l’armée nationale présentée comme une menace pour la démocratie. Voilà comment le pays s’est retrouvé avec une administration pléthorique et corrompue, une parodie de démocratie portée par un consensus de mauvais aloi, une armée exsangue vidée de sa substance. La sanction de cette politique frileuse et timorée est tombée en 2012 : une rébellion occupant tout le nord, menaçant l’existence même de la nation et un coup d’Etat loufoque, digne d’une république arachidière.

NE PAS COMBATTRE LA CORRUPTION, C’EST LAISSER LA VOIE
LIBRE A SES ENNEMIS DE S’EN SERVIR POUR VOUS ABATTRE
Depuis la chute du président Modibo Kéita, le Mali va de Charybde en Scylla : absence d’un projet social mobilisateur, jeunesse désemparée en manque de repères, présidents se comportant comme des chefs de clan et non comme des pères de la nation. Si l’intégrité du territoire national a été farouchement défendue par Modibo Kéita, puis par Moussa Traoré qui se sont également engagés dans une lutte ouverte contre la corruption, les arrangements politiciens ont pris le dessus à partir de 1992, avec comme conséquences immédiates une corruption endémique, une armée délaissée au profit de la seule hiérarchie militaire, une jeunesse désœuvrée ou condamnée à la précarité, des hommes politiques décriés et impopulaires, une société civile anesthésiée à l’exception notoire des organisations islamiques, une image internationale lourdement écornée par les violences et trafics divers opérés dans le septentrion. A qui doit-on tout cela ? A Alpha Oumar Konaré et à Amadou Toumani Touré, mais aussi à tout un système qu’ils n’ont pas su ou voulu combattre, à moins qu’ils ne l’aient suscité.
Le Mali est ainsi devenu un pays de paradoxe dans lequel les grandes fortunes ne se comptent pas dans les milieux d’affaires mais au sein de l’administration publique et de la classe politique, un pays dans lequel ceux qui détournent les biens publics sont moins inquiétés que ceux qui les dénoncent ou les traquent, mettant à nu la grande chaine de complicité et d’impunité mise en place pour siphonner les ressources publiques. Dans un climat pareil, le Vérificateur Général peut toujours vérifier, au risque parfois de se retrouver aux portes d’une prison ! Combien de caciques de l’opposition actuelle ont été au service de ce système et en ont tiré profit? C’est tout le sens de leur manque de crédibilité car tout se sait. Ceux qui peuvent montrer patte blanche ne sont pas nombreux. La solidarité dans le mal et la connivence des élites sont devenues la plus grosse menace pour la démocratie et l’économie nationale. Qui plus que les jeunes peut être affecté par une telle situation ? Ne pas combattre la corruption, la laisser prospérer, c’est laisser la voie libre à ses ennemis de l’intérieur comme de l’extérieur de s’en servir au cœur même du système pour vous abattre. ATT en a fait l’amère expérience, lui qui en a été la grande victime expiatoire.

Le désarroi des jeunes est compréhensible parce qu’ils ont le sentiment d’être face à un mur d’incompréhension et même de mépris. En attendant que la méthode IBK produise les effets escomptés, le Gouvernement doit communiquer pour les rassurer et entretenir l’espoir. Dans le contexte actuel, les décisions qui ont un coût social élevé doivent nécessairement être assorties de mesures d’accompagnement. Toute violence exercée en dehors du cadre de la loi est condamnable mais, si l’indignation est normale, elle ne doit pas être sélective.

Mahamadou CAMARA
Email : camara.mc.camara@gmail.com

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