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samedi 17 avril 2021
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Gestion du pouvoir en Afrique: absence de ‘‘Mémoires’’

Par Moussa Baba Coulibaly, journaliste.

Il y a une question qui reste toujours sans réponse : pourquoi les anciens présidents en Afrique n’écrivent-ils pas leurs mémoires après avoir quitté le pouvoir ? Ailleurs et précisément en France, cet exercice est désormais inscrit dans les habitudes pour tout homme politique qui accède à la magistrature suprême.

Valéry Giscard d’Estaing a publié ses mémoires sous le titre : « Le pouvoir et la vie ». Sur les laudateurs qui gravitent autour du pouvoir, VGE met en garde contre certains courtisans « qui pensent qu’ils ne pourraient vous être redevables que s’ils vous apportaient une information qu’ils auraient apprise et dont ils n’auraient pas eu la possibilité de vérifier l’exactitude ».

Alternance est piégée ?
Dans le tome 2 de ses Mémoires « Le temps présidentiel », Jacques Chirac confie « qu’il ne suffit pas de remporter une élection présidentielle pour s’imposer comme “le président de tous les Français”, selon la formule consacrée. Y parvenir exige à tout le moins une certaine évolution personnelle, la prise de conscience d’une métamorphose nécessaire et même indispensable, sous peine de ne jamais franchir le simple statut de chef de parti », avant de nous enseigner que « l’exercice du pouvoir impose très vite de regarder la vérité en face, fût-elle brutale et dérangeante, à moins de se dérober devant elle par démagogie ou calcul politique à courte vue. Je n’ai pas fait, quant à moi, le choix de l’occulter », ajoute-t-il.
Parlant de son prédécesseur François Mitterrand, Chirac affirme que « chez lui, la capacité de décision allait de pair, dans sa manière d’être comme de gouverner, avec une maitrise du temps et un art du détachement qui sont aussi la marque d’un authentique chef d’État ».
Ce n’est donc pas surprenant que les Français aient choisi Mitterrand comme leur président préféré de la Vème République.
Étant à la périphérie du pouvoir, Danielle Mitterrand, son épouse, a publié « En Toutes Libertés » et « Le Printemps des insoumis », des ouvrages qui parlent de sa vie avec François Mitterrand et de certaines questions sensibles de la France d’alors.
Peut-être que Danielle a inspiré des premières dames en Afrique, notamment, Simone Gbagbo auteur de « Paroles d’honneur » et Léïla Ben Ali qui vient de publier « Ma vérité », deux ouvrages dont je conseille vivement la lecture pour mieux comprendre la réalité du pouvoir en Afrique.
Sur la base de l’observation, en Afrique, bien qu’élu au suffrage universel, le président de la République exerce le pouvoir comme dans une monarchie. L’alternance est piégée aux petits jeux de révisions interminables de la Constitution.
L’autocensure
L’après-pouvoir est synonyme d’autocensure ou de « subite amnésie ». Il y a comme une règle non écrite de se taire pour « ne pas gêner » le nouveau pouvoir.
22 ans après sa chute, Moussa Traoré n’a toujours pas publié ses mémoires. Idem pour Alpha Oumar Konaré, le premier président démocratiquement élu. ATT fera-t-il exception ? Quid de Diouncounda Traoré ? La liste s’étend à tous les anciens chefs d’État africains qui n’ont jusqu’ici rien livré de leurs expériences du pouvoir.
Pour nous, il n’y a pas meilleur espace, meilleure tribune pour un ancien chef d’État que le cadre des mémoires pour expliquer au peuple, la gestion du pouvoir qui lui a été confié. Ce témoignage, à notre avis, vaut plus que tout ce qui pourrait être écrit par d’autres sources puisqu’émanant directement du premier acteur concerné.
Obstacle à la construction d’une conscience collective

Nous insistons dessus. Écrire ses mémoires est une manière de rendre compte (la redevabilité) au peuple de la gestion du pouvoir, d’expliquer ses réussites et ses échecs. Ceci pourrait même aider le nouveau pouvoir. Or, les cérémonies d’investiture sont empreintes de la passation des pouvoirs durant laquelle le sortant transmet au nouveau chef d’État, des dossiers, à l’abri des oreilles et des yeux indiscrets. Le peuple ne sait pratiquement rien de ce qui est légué comme héritage. Aucun audit de la Nation n’est effectué ou dans le cas contraire, les résultats sont portés à la seule connaissance du premier magistrat de la République.
Cette manière africaine de corseter l’information est un obstacle majeur à la manifestation de la vérité et subséquemment à la construction d’une conscience collective.
Que savent les jeunes nés après le Coup d’État de 1991, de Moussa Traoré ? Que savent-ils d’Alpha Oumar Konaré ? Presque rien, sauf qu’ils ont été, à un moment donné de l’histoire du Mali, présidents de la République.
L’exercice solitaire du pouvoir
En lisant les mémoires des présidents cités plus haut, le lecteur peut être admiratif ou dubitatif, c’est selon. Mais il en convient, après tout, qu’un président de la République reste un humain comme les autres, à la différence que lui est « victime de l’exercice solitaire du pouvoir ». Et pour Chirac, le meilleur garde-fou à l’exercice solitaire du pouvoir est de s’entourer d’une intelligence collective…
En Afrique, rien de tout cela. Tout se passe en définitive comme si le président est un étranger choisi pour une mission à l’issue de laquelle il tourne le dos sans même un regard pour ce peuple qui l’avait pourtant élu.
En général, en Afrique, le contact entre un candidat à la présidentielle et le peuple dure le temps de la campagne électorale, une tribune politique propice à toutes les promesses même les plus irréalistes. Une fois élu, la rupture est quasiment totale entre les deux parties, le futur président étant vite rattrapé par l’exercice solitaire du pouvoir, évoqué plus haut.
Nous avons, il y a peu, interpellé un acteur du mouvement démocratique sur l’absence d’écrits collectifs sur les évènements de 1991. Avant qu’ils ne viennent à disparaitre l’un après l’autre, pourquoi, n’écriraient-ils pas, ensemble, un livre-témoignage sur les évènements de 1991, à l’image du « Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine, à l’usage du Président Sarkozy » lequel avait fatalement été induit en erreur par ses conseillers, au regard des contre-vérités effroyables sur l’histoire de l’Afrique qu’il avait débitées à Dakar. Petit précis est une œuvre collective d’historiens sous la conduite d’Adame Ba Konaré.
Briser la « loi » du silence
Le même acteur du mouvement démocratique avait aussi accordé une longue interview dans le journal « Les Échos » pour tenter d’apporter la contradiction à ATT suite à certaines de ses déclarations sur le 26 mars 91. J’ai trouvé cette réaction pour le moins pitoyable. S’ils avaient écrit, ATT ne serait pas tenté (c’est à vérifier) de déformer les faits.
Mars 1991 a été un tournant décisif dans l’histoire du Mali. Mars 2012, l’est tout aussi. Il est à parier que les acteurs de premier plan continuent de se recroqueviller sur eux comme s’ils avaient du mal à réaliser qu’ils ont joué un rôle décisif en ces moments précis. Il est temps que s’instaure la culture des mémoires.
Il est aussi temps d’en finir avec l’image d’anciens présidents africains errant avec leurs mémoires à travers le monde, croyant ainsi échapper à d’éventuelles poursuites judiciaires. C’est affligeant.
À notre humble avis, la réconciliation des cœurs et des esprits ne pourrait se réaliser que si ceux qui ont dirigé ce pays acceptent de dire leurs échecs et leurs réussites. Il est temps de briser cette « loi » du silence. Il est temps que les dirigeants africains comprennent qu’écrire ses mémoires est une forme d’immortalité, plutôt que de laisser la tradition orale s’occuper de leur tresser des lauriers. L’adage dit : verba volant, scripta manent (les paroles s’envolent, les écrits restent). Dont acte.

Moussa Baba Coulibaly, journaliste.




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