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vendredi 20 mai 2022
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Gossi: où est la vérité

La guerre antiterroriste, neuf ans après son déclenchement à travers l’opération Serval, est devenue à n’en pas douter une guerre informationnelle. Dans la nouvelle guerre mise à jour par l’armée française, plus impitoyable que la guerre asymétrique menée contre les djihadistes, les mots plus féroces que les bombes, n’est aucune pitié face aux maux dépeints avec sagacité pour frapper les esprits. L’ennemi n’est plus l’ennemi, mais l’ami d’hier sur un autre registre. Les djihadistes ? Ils passent au second plan derrière les nouveaux ennemis dont le basculement de la géopolitique a rendu «maîtres» du Sahel.

Dans ce chavirage de paradigme, où est la vérité ? Où devrait se situer l’objectivité journalistique dans ce tsunami d’infox, pardon d’infos officielles ? Notre décryptage. 

Dimanche 17 avril 2022, des soldats de l’opération française Barkhane ont pris d’assaut la maison du vieil Al-Kharur Ag Dahron et l’ont arrêté ainsi que cinq autres personnes, dont trois de ses fils et deux autres personnes, dans le quartier Agora de la commune de Gossi, cercle de Gourma-Rharous, région de Tombouctou.

L’armée française, qui était en train de se désengager de cette zone, a réagi le mardi 19 avril 2022 en disant que l’opération en question visait des combattants de la Katiba du Gourma, affiliée au GSIM, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans. Les six personnes ont été prises pour cible en réponse à plusieurs attentats perpétrés contre la force française et contre la population locale sans plus de détails.

Suivant le modus operandi, les six suspects seront soit libérés soit remis aux autorités maliennes. Dans tous les cas la question qui se pose est après le 17 février la Force Barkhane est-elle fondée encore à mener des opérations antiterroristes au Mali ? Avec quel mandat et quelle permission les français peuvent agir comme en territoire conquis pour arrêter des Maliens sous prétexte de lutte antiterroriste qu’ils ont eux-mêmes unilatéralement mis fin ? Pendant combien de temps encore la France continuera à piétiner la souveraineté du Mali ?

Mardi 19 avril 2022 : la France a procédé au retrait de son contingent qui était stationné dans la base de Gossi après celles de Tessalit, Kidal et Tombouctou. Cette base opérationnelle avancée temporaire (BOAT) depuis septembre 2018, accueillait 300 soldats français.

Avec ce désengagement la force Barkhane au Mali se résume désormais à deux zones, la grande base de Gao et celle de Ménaka dans le Liptako. À leur tour, ils seront rétrocédés aux Fama d’ici quelques semaines. Pour Barkhane, la lutte contre les groupes terroristes armés va cependant se poursuivre, notamment depuis le Niger, et la future base aérienne de Niamey, mais avec des effectifs sans commune mesure avec ceux déployés dans notre pays.

Ce même mardi, l’état-major français prévient qu’il s’attendait à des « attaques informationnelles à l’occasion de la rétrocession de la base de Gossi ». Le colonel Pascal Ianni, porte-parole du chef d’état-major des armées françaises avait précisé qu’un état des lieux « documenté » de la base avait été dressé, pour protéger la France d’éventuelles accusations.

Aux dires du Colonel Pascal Ianni «il y a plusieurs mois, les forces françaises ont été accusées de participer à des trafics (…), d’armer les terroristes voire de commettre des exactions ». La question est : le porte-parole du chef d’état-major des armées françaises était-il dans le secret des dieux ou est-ce une pirouette destinée à allumer un contre-feu, au cas où… ?

Vendredi 22 avril 2022 : l’armée malienne a affirmé avoir découvert un charnier près de la base de Gossi qui lui a été restituée le mardi 19 avril 2022 par l’armée française. Quelques heures plus tôt, l’armée française accusait les Russes de Wagner de manipulation de l’information pour accuser Barkhane. La France affirme avoir filmé des soldats de type caucasien (qu’elle affirme être des soldates de Wagner) en train d’enterrer des corps près de la base en question. Dans la vidéo diffusée sur les médias français que l’armée française affirme avoir prise par drone, on peut en effet voir des hommes ressemblant à des soldats s’affairer autour de cadavres qu’ils recouvrent de sable. D’après Paris, il s’agit d’une séquence manipulée pour accuser les Français d’avoir laissé un charnier derrière eux.

Jeudi 21 avril 2022 : une vidéo a été diffusée par le compte Twitter d’un dénommé Dia Diarra (selon le profil, «ancien militaire» et «patriote malien ») dans laquelle on y voit ce qui ressemble à des cadavres floutés, à moitié ensevelis dans le sable, accompagné du commentaire : «C’est ce que les Français ont laissé derrière eux quand ils ont quitté la base à Gossi (…) on peut pas garder le silence sur ça!». C’est à ce tweet que l’armée française a répondu, en taxant son auteur de «Troll» de Wagner.

Vendredi 22 avril 2022 : l’armée française accusait les Russes de Wagner de manipulation de l’information pour accuser Barkhane. La France affirme avoir filmé des soldats de type caucasien (qu’elle affirme être des soldates de Wagner) en train d’enterrer des corps près de la base en question. Dans la vidéo diffusée sur les médias français que l’armée française affirme avoir prise par drone, on peut en effet voir des hommes ressemblant à des soldats s’affairer autour de cadavres qu’ils recouvrent de sable. D’après Paris, il s’agit d’une séquence manipulée pour accuser les Français d’avoir laissé un charnier derrière eux.

Vendredi 22 avril donc, l’armée française a répondu aux accusations de Dia Diarra, en dévoilant une vidéo prise, dit-elle, avec un drone, sur laquelle on peut voir ce qui ressemble à des soldats autour de ce qui ressemble à des cadavres qu’ils recouvrent de sable, et qu’elle identifie comme des soldats du groupe Wagner. Dans une autre séquence de la même produite par l’armée française, on voit deux personnes qui ressemblent à deux militaires filmer ce qui ressemble à des corps à moitié ensevelis.

C’est la première fois que l’armée française diffuse dans un délai si court des images de drone militaire en vue de contrer une attaque informationnelle.

Le même vendredi 22 avril 2022, c’est l’armée malienne qui communique sur le sujet, en affirmant avoir découvert «des dépouilles en état de putréfaction avancée … dans un charnier, non loin du camp anciennement occupé par la force Barkhane à Gossi. Selon les FAMa, c’est suite à une patrouille de reconnaissance de l’environnement immédiat du camp que le charnier a été découvert. Prenant la mesure de la découverte, « l’État-major général des Armées a saisi le Ministère de la Défense et des Anciens Combattants pour l’ouverture d’une enquête en vue d’établir toute la lumière sur ledit charnier ».

Sans nommer ni accuser l’ancien occupant de la base, «l’État-major général des Armées déplore le fait que les FAMa fassent malicieusement l’objet de communications visant à fourvoyer leur montée en puissance et à altérer leur image ainsi que celle de notre cher pays, le Mali. » Toutefois, les communicants de l’armée malienne s’empressent de préciser « que l’état de putréfaction avancée des corps indique que ce charnier existait bien avant la rétrocession. Par conséquent, la responsabilité de cet acte ne saurait nullement être imputée aux FAMa ».

En effet, les FAMa ne font pas si bien de dire : sur quoi se fonde la France autrement que sur les images fabriquées non authentifier et de mauvaise qualité pour accuser l’armée malienne d’imputer à Barkhane un charnier ?

Les drones de l’armée Française qui n’ont pas pu filmer le même mardi 19 avril 2022, un bouvier ivoirien abattu avec ses 30 bœufs en Côte d’Ivoire et qui ont été incapable de filmer neuf ans durant les djihadistes produisent soudainement comme par enchantement un filme montrant les hommes de Wagner à Gossi fabriqués un charnier pour accuser l’armée française… Comment une armée de professionnelle louée dans le monde entier pour la qualité de ses hommes et le respect qu’elle s’impose des droits de l’homme et du Droit international humanitaire viendrait-elle à perdre le sang-froid et à laisser derrière elle et à ciel ouvert un charnier ? Voici la problématique, l’équation de la guerre informationnelle qui nous est soumise.

Dans la conduite de la communication de guerre (le mot est lancé), l’armée française a fait ce qu’elle n’a jamais fait auparavant. La célérité qu’elle a fait montre pour produire les images des drones obéissait au double impératif de tenter de tuer dans l’œuf ce qu’elle a présenté comme une infox (à ne pas confondre avec une Intox) en préparation contre elle et de prendre de l’avance sur son ennemi russe dans la guerre informationnelle lancée qu’elle assume désormais officielle.

Pour beaucoup d’observateurs, la sortie médiatique de l’armée française dans cette affaire de Gossi constitue un tournant dans la guerre au Sahel. Mais pour quelles retombées ?

En chargeant l’ennemi russe par la «debunking » (la démystification) du «Troll » russe Dia Diarra et en transmettant aux médias des images provenant des drones français, dit-on, montrant des soldats de Wagner fabriquer le charnier, l’armée française avait l’ambition de «tuer le match » : voici les soldats russes en compagnie de soldats de Wagner dans une base besogne et l’armée française est capable de suivre à la trace les soldats de Wagner (et les FAMa) et d’observer tout ce qui se passe sur le territoire malien ! A-t-elle convaincu ?

La contre-offensive des Français, si c’en est une, pêche sur quelques bords. L’absence de réaction face à la riposte des forces armées maliennes laisse sur leur faim ceux qui veulent bien croire à la version française. En effet, quand affirme être capable de montrer image à l’appui Wagner en recouvrant des corps d’un charnier qu’il veut imputer à la France, on devrait être à mesure, encore image à l’appui, de prouver que Wagner a transporté des corps pour venir les entreposer dans ce qu’il appelle charnier. À moins que les drones de l’armée française ne puissent être capables de suivre, comme la communication de guerre le suggère, les soldats de Wagner à la trace.

Pour faire prospérer leur version des faits, l’armée française est donc tenue si elle ne veut pas se ridiculiser de démontrer que les corps ont été acheminés sur place après leur départ, les tenus des soldats de Wagner et celles des FAMA, mais surtout que les blancs sont bel et bien des Russes et non des Arabes, des touaregs ou des peulhs maliens. Parce que la règle de base dans la guerre informationnelle c’est les interactions stratégiques : riposter à la riposte de la riposte, etc.

La communication de guerre de l’armée française dans ce cadre a du pain sur la planche. Ce d’autant que, côté malien, ont déterre l’affaire des six bergers enlevés par les soldats le dimanche 17 avril 2022 et sont à ce jour sans nouvelle. Que sont devenus ces pauvres bergers kidnappés à Gossi ? Pour leur honneur les Français sont obligés de convaincre les Maliens que les six personnes enlevées n’ont pas fini dans le charnier… Qu’elle le veuille ou non, les experts de la France doivent intégrer que les éléments probants de cette guerre informationnelle enclenchée seront les personnes kidnappées le 17 avril et les corps profanés de « personnes inconnues » filmés par les drones et dont les proches attendent très certainement des nouvelles. Comme on le voit, en voulant éteindre une polémique avant qu’elle ne s’étende, l’armée Française a maladroitement ouvert une autre.

L’affaire du charnier de Gossi, à notre avis, est vraie : une vraie fausse infox ou fausse vraie intox. Mais la vraie désinformation c’est de spéculer sur des intentions supposées des uns et des autres avec comme seule source la seule communication de l’armée française. Parce que l’armée française n’a jusqu’ici avancé aucune preuve formelle avant de parler de « désinformation à son sommet ». Aussi, les journalistes se doivent de faire la différence entre «ragotage» et recoupement s’ils ne veulent pas être victimes collatérales de cette guerre informationnelle au Sahel.

Faire du journalisme objectif, et a fortiori revendiquer une indépendance éditoriale, et pouvoir déceler entre le vrai et le faux, ne repose pas sur « l’occident a dit donc c’est vrai » «la France a dit donc c’est vrai», « RFI a dit donc c’est vrai », « France 24 a dit donc c’est vrai ». Souvenons-nous de la Roumanie, de l’Irak, de la Libye, de Bounty… Mais voilà, c’est dommage de ne voir que d’un seul œil… Celui de la France. Car, pour d’aucuns aujourd’hui, être un héros c’est de dire que la vérité c’est la France, que tout ce qui est Mali est mensonge, double coup d’État, tuti quanti ! Mais qu’est-ce qui garantit que les images fournies par l’armée française ne proviennent pas d’un génie en montage vidéo contrairement à ce qu’avance l’armée française ? Comment se fait-il que le porte-parole de l’armée française parle d’attaques informationnelles depuis le mardi ? À dire qu’il en savait des choses…

PAR ABDOULAYE OUATTARA




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