Search
mercredi 24 janvier 2018
  • :
  • :

Info-Matin: l’esprit et l’état d’esprit

20 ans, c’est l’âge de l’adolescence par excellence. Mais, pour un journal, c’est plutôt un signe de maturation, sinon de maturité intellectuelle, et d’audace rédactionnelle pour une double posture éditoriale : contre le pouvoir et avec le pouvoir, suivant un prisme sommaire, pour ne pas dire primaire. Car, la réalité est plus complexe que l’apparence le laisse croire ou voir. Ce défi, Info-Matin a pu le relever grâce à des atouts à nul autre pareil.

Equipe mousquetaire
Le premier atout de Info-Matin, c’est que c’est une équipe de mousquetaires à l’origine même de cette aventure journalistique: tous pour Un et un pour Tous. Avant de se retrouver dans le cadre d’un comité de rédaction, le noyau de l’équipe formait déjà un « grin », c’est-à-dire un cercle d’amis d’enfance et de camardes de classe. La caractéristique principale de ce regroupement, le terme « retrouvailles » conviendrait mieux, c’est l’échange ou la discussion emprunte de jovialité et de convivialité. On discute de tout et de rien, sans ambages, ni tabous, mais sans censure, encore moins d’autocensure. Bien au contraire. Ce sont ces atouts que nous transposons quotidiennement au comité de rédaction du journal, avec en prime : la prise de parole et la discussion ordonnées, contrairement au désordre et à la cacophonie caractéristiques de l’échange dans le grin. Votre point de vue est ainsi critiqué, amendé et amélioré. Pour les sujets qui ne sont pas discutés en comité de rédaction, comme cela peut arriver souvent (soit vous rencontrez l’information, soit l’information vous rencontre, en faisant un tour en ville ou dans l’administration publique ou privée), c’est la confiance absolue dans le journaliste auteur de son article. Sans tenir compte de l’ours ou de l’impressum, chacun d’entre nous est ainsi investi de la « conscience d’agir » au nom et pour le compte de Info-Matin, en qualité de journaliste, de rédacteur en chef ou de dirpub, selon les circonstances. Aussi, n’est-il pas rare de voir Sambi interpellé par un lecteur qui s’estime ou estime un tiers maltraité par un article. Sambi s’informe d’abord lui-même auprès du journaliste avant de « parlementer » avec la personne « canardée ». Mais, c’est avec beaucoup de difficulté qu’il parvient à convaincre la personne qu’il ne connaissait pas auparavant le contenu de l’article incriminé. Et pourtant, la vérité vraie, c’est que ledit lecteur vient de lire un article de Info-Matin avant Sambi. Le secret du journal se résume, donc, à la devise des mousquetaires, avec une conscience professionnelle aiguë : chacun d’entre nous est GARANT de la déontologie du métier et de la réputation du journal.

Le tô du vendredi
Notre comité de rédaction redevient, chaque vendredi, le grin ainsi élargi aux confrères, amis d’enfance et autres camarades de classe : ouvriers, tailleurs, commerçants, sportifs, avocats, magistrats, enseignants, médecins, conseillers des affaires étrangères, administrateurs civils, etc. Tous les sujets y sont débattus, des plus sérieux aux plus farfelus. Tout ce beau monde attend avec délectation le plat traditionnel à base de mil ou de manioc, appelé « tô », que Mme Sambi se fait un plaisir renouvelé de nous servir. Bien que Peule supposée ne pas être « experte » dans la préparation dudit plat, son art culinaire n’est jamais démenti par les gloutons que nous sommes à cette occasion. Nous en profitons également pour jouer à fond sur le cousinage à plaisanterie, permettant de dépassionner les débats souvent houleux ou sous haute tension. Le comité culinaire du tô fonctionne alors comme une soupape sociale, véritable médicament efficace contre le stress et autres sautes d’humeur.

Le jour de la vraie autonomie
A la naissance de Info-Matin, personne d’entre nous ne maîtrise encore l’outil informatique, encore balbutiant au Mali, du moins dans le monde des médias. Aussi, sommes-nous contraints de recourir au service d’une tierce personne, Fatim, pour composer le journal, c’est-à-dire placer les articles, photos et caricatures dans un format journal sur ordinateur, avant de le tirer sur calque pour l’imprimerie. Mais, un jour, ce qui devrait arriver arrive : Fatim n’est pas disponible. Or, le journal doit sortir impérativement, le lendemain. Nous recourons alors au système D : tout le monde se met derrière Sambi, qui pour se rappeler telle touche, qui pour se souvenir de telle puce, qui pour suggérer tel lien imper-texte, etc. Tant bien que mal, le journal est monté, au grand soulagement de tous. C’est ce jour-là que Info-Matin acquiert sa véritable indépendance vis-à-vis des contingences informatiques. En plus de cette prouesse, chacun se lance le défi de pouvoir saisir son propre texte sur ordinateur, soulageant du même coup les secrétaires, mais surtout, permettant de faire soi-même la saisie avec moins de fautes de frappe.

Le style et la méthode
Avec cette autonomie informatique, chacun tape dans le clavier avec plus d’entrain que d’habitude, permettant d’inaugurer des « papiers » kilométriques, bien au-delà de la moyenne habituelle dans la plupart des rédactions de la place. Ceci permet de faire plus de place aux « articles-maison » et de recourir moins au « remplissage » via l’internet. En vérité, il s’agit d’empêcher de s’installer dans une certaine paresse intellectuelle avec le « copier-coller » des articles puisés dans le « net », souvent très loin des préoccupations des lecteurs maliens plutôt friands des sujets domestiques. Certain aînés, retraités le plus souvent, n’apprécient guère la UNE avec « gros titres, mais contenus squelettiques ». En tous les cas, nous avons pu mesurer les bienfaits de cette « production domestique » dans la communication institutionnelle pour le compte du ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle.

Cornélien ou shakespearien ?
L’accession de IBK à la magistrature suprême, en septembre 2013, apparaît comme un sacré défi pour le journal : estampillé « Journal d’opposition » depuis sa création, voilà que le candidat qui avait ouvertement son soutien s’installe à Koulouba. La question est d’emblée posée sur la table du comité de rédaction : accompagner ou s’opposer ? Mais, point de dilemme cornélien, ni d’être shakespearien. La solution est dans la sagesse malienne : on ne casse pas un mur qu’on a contribué soi-même à ériger, jusqu’à hauteur de souhait présidentiel. D’autre part, c’est un mauvais procès que l’on fait injustement à Info-Matin pour son soutien franc et loyal à IBK II. En effet, IBK I, c’est-à-dire le Premier ministre et le Président du parti ADEMA, était de la Majorité, donc dans le point de mire de Info-Matin. C’est plutôt IBK qui rejoint le Quotidien des sans voix sur sa ligne « oppositionnelle », après sa démission fracassante du PASJ en 2001. Depuis, lui et le journal cheminent ensemble autour de l’essentiel : le Mali, encore le Mali, toujours le Mali. Ceci n’est point un crime de lèse-majesté journalistique puisqu’il n’est interdit, nulle part au monde, à un journal d’afficher son soutien à un homme politique à la conquête du pouvoir. Le cas le plus emblématique nous est fourni en 2008 par le Washington Post qui publie un éditorial où il justifie son soutien « inconditionnel » au démocrate OBAMA. Ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire du journal depuis sa création en décembre 1877, bien que son fondateur-Stilson HUTCHINS-soit plutôt proche du parti de l’Âne, guidé par la social-démocratie ou le centre-gauche. En France également, il ne vient à l’esprit de personne de s’attendre à voir l’Humanité, un journal proche des Communistes, soutenir un candidat de droite ou de l’extrême droite face à un concurrent de la Gauche, quelle que soit la tête de ce dernier. Une telle démarcation idéologique est moins évidente au Mali, voire en Afrique en général. Par exemple, le parti ADEMA, pourtant membre de l’International socialiste, se vantait d’être le « bon élève » du FMI et de la Banque mondiale, deux incarnations institutionnelles du capitalisme financier et de l’économie néolibérale. Souvent, la même personne de premier plan est « socialiste » dans l’ADEMA et « libérale » dans un nouvel autre parti, ou socialiste aujourd’hui dans la Majorité et « centriste » demain en s’émancipant de ladite Majorité. Ce qui est en revanche demandé au journaliste sous tous les cieux et en toutes circonstances, quelle que soit sa posture éditoriale, c’est de rester fidèle à la déontologie du métier, selon laquelle « les faits sont sacrés et les commentaires, libres ».

Le procès de la honte
L’événement qui nous marque le plus, malgré le respect de ce principe « sacro-saint », c’est que nous avons droit au « procès de la honte » dans l’affaire dite de la « Maîtresse du président », en 20007, à quelques encablures de notre dixième anniversaire. Notre seule « faute », c’est d’avoir rapporté une dissertation donnée aux élèves d’un lycée privé avec pour « commentaires » : c’est une fiction à laquelle il ne faut accorder la moindre importance. Nous sommes d’autant plus confortés dans notre commentaire que le sujet est régulièrement proposé aux élèves du même établissement par différents enseignants et qu’il est tiré d’une pièce de théâtre avec un titre évocateur « Culotte baissée », du reste jouée en 2002 à l’Institut culturel français de Bamako (ex Centre culturel français). La raison de cette « punition » judiciaire se trouve par conséquent ailleurs : la publication de larges extraits du pamphlet « ATT-cratie » par Info-Matin, dont les auteurs demeurent introuvables ou anonymes à ce jour, même après des indices sommaires fournis par Jeune Afrique : un banquier et un ancien ministre. Les confrères ne s’y sont pas trompés : un soutien indéfectible, tant au plan national qu’à l’échelle internationale, avec en prime le « prix de la liberté » à nous décerné (les Echos, Info-Matin, la Nouvelle République, le Républicain, le Scorpion) par les journalistes francophones réunis en congrès, à Yamoussoukro, en décembre 2007.

Air cocaïne
Mais, notre plus grande satisfaction, c’est dans la titraille « Air cocaïne », en novembre 2009. Quand un Boeing atterrit à Tarkit, à Bourem, avec sa cargaison de drogue dure, chacun propose un titre. Sambi est le plus inspiré avec une trouvaille inédite : Air cocaïne. Personnellement, je lui tire immédiatement le chapeau, convaincu que c’est la titraille la plus géniale. La suite de l’histoire nous donne effectivement raison. Non seulement le titre est repris dans le monde entier ; mais aussi, c’est désormais établi : « Air cocaïne » accompagne, dans la presse internationale, tout trafic de drogue par voie aérienne, quels que soient les acteurs et la région du monde concernés. C’est dire que, pour une des rares fois, la presse malienne, et africaine en général, inspire la presse internationale pour « faire école » en matière de titraille. Notre regret, c’est la lecture biaisée des plus hautes autorités de l’époque sur cette question très sensible à plus d’un titre : le Mali est un « pays de transit » de la drogue vers l’Europe, confie à la presse le président ATT en personne. Le Mali ne va pas rester « pays de transit », ad vitam ad aeternam, met en garde l’Ambassadeur de France en poste à Bamako, au moment des faits. Le risque est très élevé pour votre jeunesse d’en consommer une partie avant l’Europe et d’en être « accroc » avec le temps, prévient-il sans grand succès. C’est à la faveur d’une rencontre « sans langue de bois » sur la crise malienne, à l’hôtel de l’Amitié de Bamako. Malheureusement, l’histoire lui donne aujourd’hui raison, tant à Bamako que dans la partie septentrionale du pays, avec les ravages de la drogue parmi notre jeunesse, sans oublier son impact sur la crise en termes de complication supplémentaire.

Par Seydina Oumar DIARRA-SOD




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *