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mercredi 24 janvier 2018
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Info-Matin: nous y avions cru… et nous avons eu raison

Ces matins frisquets de ce mois de janvier 2018 me rappellent que l’aventure a commencé, une soirée de décembre finissant, en cette année 1997. Le lieu ? Sur le toit de l’immeuble, actuel siège du journal ! Comme d’habitude, Koro Emma venait de nous inviter à passer en sa compagnie et à celle de sa famille la veillée de Noël autour de plats succulents de poulets rôtis. Les derniers jours de ce décembre si froid étaient consacrés, pour laplupart d’entre nous, à un peu de farniente, ‘’à faire du social’’ comme on dit par ici, c’est-à-dire vadrouiller par-ci, par-là, mais en fait revernir toujours au siège du journal (en congé de fin d’année) prendre du thé, échanger avec les autres, parce qu’en réalité, on n’allait nulle part : le ‘’journal’’, comme lieu de travail, comme repère de sociabilité, était comme une famille.

On venait de quitter, ou du moins Yuko (Sambi Touré soi-même) nous avait informé que Koro (Feu Chouaïdou TRAORE) était revenu des States et qu’il comptait reprendre les rênes du journal qu’il avait fondé, Nouvel Horizon (un organe peut-être, mais surtout en soi une véritable école, une institution du journalisme malien). Et nous, dans tout ça ? Nous : le personnel administratif, commercial et la rédaction ?
D’où cette invitation à quelques-uns d’entre nous pour nous retrouver en ces moments de vêpres pour réfléchir sur ce que nous allons faire. De nous ! En vérité, l’idée d’un autre canard taraudait plus d’un, pour garder la même équipe, la même solidarité, un même esprit de famille, bref, une vision peut-être utopique de la même communauté de destin. Et on sait que les plus grandes constructions naissent parfois des utopies !
De cette rencontre de naissance du journal (je me rappelle encore les discussions et les arguments pour défendre tel ou tel titre à choisir), il me vient à l’esprit certaines réflexions, bien sûr dans la nostalgie de ces femmes et de ces hommes avec qui nous avons en commun certains moments forts, les journées de travail interminables (quand nous attendons le communiqué d’un remaniement qu’à Koulouba ‘’on’’ se plaisait à faire traîner jusqu’au-delà de 22 heures souvent), les rêves et les contradictions (parce que nous ne partagions pas toujours les mêmes vues), bref l’hétérogénéité d’un groupe que nous avons rendu solidaire.
Bien d’eau a coulé sous le pont, mais au-delà des vicissitudes, certains principes auxquels nous avions crus demeurent intangibles. Et de fait, l’euphorie de la naissance du nouveau canard ne nous faisait pas perdre de vue des acquis fondés certes sur la diversité des parcours académiques voire intellectuels (par exemple, votre serviteur, considéré comme ‘’vacancier’’ comme un autre plus illustre aujourd’hui au sommet, avait des vues dignes des restaurateurs et suppôts du dictateur sanguinaire Moussa TRAORE, des vues à l’époque considérées comme une tare indélébile d’un anachronisme vouant aux gémonies), mais aussi, sur l’ambition commune de faire entendre la diversité, l’expression plurielle, une pierre angulaire de la démocratie, la liberté d’expression.
Le principe fondamental qui ne souffrait d’aucune équivoque, pas plus d’ailleurs hier qu’aujourd’hui, est celui qui s’appuie sur la liberté, le professionnalisme dans l’honneur et la dignité. Cela n’a rien d’un fardeau quand, comme à l’époque nous le pensions, on conçoit son rôle avec certes fierté dans une société en émergence et en culture de nouvelles valeurs, mais surtout comme complémentaire dans un dispositif social nouveau, en réalité dans l’ordre normal de l’évolution de la société. Il y a vingt ans, en lançant Info-matin, nous ne nous considérions pas comme de preux chevaliers, cotte de mailles sur les épaules, heaumet sur la tête et brandissant nos lances (même s’il y avait un peu de tout cela, et l’ancien Président Alpha Oumar KONARE en sait quelque chose) pour prendre d’assaut la citadelle de ce que nous appelions alors l’Etat-Adema. En réalité, en quittant en décembre 1997 Nouvel Horizon, pour revenir en janvier 1998 avec Info-matin, il ne s’agissait pas d’un come-back, mais d’un incoming plutôt. Le titre était certes nouveau, mais la détermination était intacte. Toutefois, c’était un challenge. Et visiblement, vingt ans après, il est réussi ! Avec de nouveaux talents à l’œuvre (sinon, comment le journal existerait aujourd’hui ?), jeunes, ambitieux et qui en ont dans le ventre comme on dit !
Plusieurs ‘’philosophies’’ ont soutenu nos démarches. En particulier, il m’est arrivé bien souvent d’expliquer à de jeunes confrères (stagiaires), quand Yuko décidait de me confier leur encadrement (en plus ou justement du fait de mes charges de Secrétaire de Rédaction et en même temps de reporter), que le ‘’journaliste n’avait aucune leçon à donner à qui que ce soit’’, que très souvent, ‘’le lecteur était plus averti que le journaliste dans certaines matières et que ce dont il avait besoin (le lecteur), c’était les faits et non des réflexions alambiquées où l’objectivité était plus que douteuse, etc.’’, que ‘’le journaliste ne devait se croire investi d’aucun donquichottisme’’. Ou de quelques Grandes Vérités Immuables !
J’avais tort… et raison !
Tort parce que le journalisme, tel que nous l’avions compris à cet Info-matin de la première heure, était certes un sacerdoce, mais d’humilité, d’abnégation, de sacrifice, dans la passion et l’amour de la profession. Ça, c’est une leçon et on n’aurait tort de croire le contraire, et parce qu’on ne l’a sans doute pas compris en maintes professions sensibles de ce pays que l’on vit sous la chape de plomb des incertitudes du lendemain. J’avais tort parce que, comme je l’avais énoncé une nuit de chaudes discussions chez Serge Daniel, où mains protagonistes ne sont plus (le doyen Baba Daga, Feu Pr Bocar SALL auquel je m’adressais plus particulièrement, etc.), personne n’a le monopole de l’amour de ce pays et le journaliste, peut-être un peu plus que d’autres qui tirent la couverture à eux, se doit, quoi qu’avec modestie et lucidité, de revendiquer son droit au patriotisme ! Parfois pour la qualité de sa prestation.
De toute façon, comme je l’avais un jour soutenu devant Feu Daouda Dembélé, un membre fondateur de l’ADEMA-PASJ, et ancien Secrétaire Général de la Section de la Commune II mais qu’une certaine vision de la politique au Mali a fini par briser et réduire au silence (je me souviens de lui, parce que c’était l’un des rares cadres démocrates, mais éminent cadre tout court, qui était ouvert à la contradiction et au dialogue, donc à la pluralité des opinions), je soutenais donc que ‘’nous, Maliens, ne pouvons aller voir les Américains, avec leur énorme potentiel économique et leur développement de super-super puissance, pour leur demander d’échanger leur pays contre le nôtre ; que les Américains viennent s’installer au Mali et qu’en échange, nous les Maliens allions nous installer à leur place’’ ! Dit comme ça, la chose à quelque chose digne du ‘’cultissime’’ Forest Gump, sauf que j’avais en tête la simple évidence que le Mali sera ce que nous en ferons ! Déjà vingt ans, le résultat n’est pas très brillant et l’envie démange parfois d’être quelque peu nostalgique d’une certaine euphorie !
Mais, j’avais raison, car le premier devoir d’un encadreur-enseignant est d’insuffler l’humilité dans la détermination, la retenue dans l’exercice de cette belle et noble profession aux impacts si sensibles. En encadrant de jeunes confrères, je me voyais, quelques années plus tôt dans le miroir, investir les moulins à vent, sauver la fiancée éplorée, la veuve et l’orphelin et emporter les châteaux forts jusque-là inexpugnables. Jusqu’à ce que, de rage contenue devant le spectacle insoutenable et effarant à mes yeux, de redoutables collègues et devanciers ne déchiquètent et jettent mes papiers à la poubelle. On en prend pour son grade, on regagne le plancher des vaches, mais c’est ça la meilleure école de journalisme, l’école de la modestie et de l’humilité. Dans la profession, on l’oublie souvent, la responsabilité est grande qui devrait inciter à la modération, contraire des concessions à la rigueur et au professionnalisme, contraire aux compromissions !
Parce qu’en vérité, ce que je voulais faire comprendre à mes jeunes frères et sœurs, sortis des universités et animés de cette passion du néophyte (c’est la plus belle des passions parce qu’honnête, sincère et pleine de bonne volonté), c’était que la vérité journalistique n’est pas chose immuable. Sa relativité relève à la fois de l’inexpérience en bien des matières et qui fait qu’on peut se tromper de bonne foi (ce n’est pas une excuse facile…), de la culture, de l’éducation (celle sociale et morale que l’on reçoit à la maison, de la société), de l’expérience de tous les jours, de la confrontation à d’autres réalités, à d’autres perceptions, etc. De façon plus prosaïque, ou disons journalistique, le rendu est bien souvent tributaire de l’angle de perception, le choix (délibéré, sinon ce ne sera pas un choix) de l’élément qui, dans le schéma de transmission de l’information, disposera de la plus grande charge de message. Je voulais juste que mes jeunes confrères comprennent que dans le système des valeurs, il y avait de la place pour une infinité de repères et qui ne sont pas nécessairement incompatibles, voire irréductibles comme on pourrait le croire de prime à bord. Que tout n’était pas blanc ou noir et qu’il y avait une infinité de nuances entre ces deux couleurs ! N’est-ce pas là tout le drame journalistique, savoir les grandeurs et les servitudes du métier ?
Il n’y a pas de journalisme spontané, comme la génération spontanée avant Louis Pasteur. Certains illustres devanciers nous ont toujours enseigné que le journaliste est profondément ancré dans sa société, qu’il en est le produit. Vu sous cet angle, on est tenté de dire qu’on a le journalisme que l’on mérite ! Mais ce sera faire une belle concession à l’incurie et aux dérapages que l’on observe.
Le projet journalistique, du moins ce auquel nous avons cru avec le Quotidien des Sans Voix, se nourrit justement de son caractère iconoclaste. En clair, ce n’est pas parce que ‘’l’ambiance’’ est au conformisme à des normes opportunistes que le journaliste doit s’adapter. Le refus des prérequis, des effets de mode et surtout des vérités saisonnières constitue une part importante du dogme journalistique.
A l’heure où nous vivons cette quasi homogénéisation de la pensée (sous d’autres cieux, il y a belle lurette qu’ils ont combattu et vaincu ce qu’on appelle la pensée unique), la pluralité, la diversité et surtout l’expression contraire, qui s’émancipe des sentiers battus, pour faire entendre l’autre, toute cette différence qu’incarnait le projet journalistique d’un ‘’Quotidien des Sans Voix’’ est plus que jamais d’actualité.
En disant cela, je perçois nettement, dans un brouhaha, cris d’orfraies et concert de dénégations. Mais dans un contexte de modélisation de la pensée, où les tartuffes et autres censeurs d’une morale de l’obscurantisme idéologisant ont pignon sur rue aujourd’hui au Mali, ce ne sont certainement plus les médias qui font et défont les réputations (on espère que cela est enfin bien compris, car les forces centrifuges à l’œuvre à l’ombre depuis des décennies sont sorties des bois). Certes, le mérite des ors et des oripeaux se distribue dans d’autres temples, les dignités de la république sont aujourd’hui redevables des pèlerinages locaux ! Mais il appartient, et nous y avions cru, au journalisme de faire rempart avec le souci de l’équité, le besoin de la transparence sans lequel il ne saurait y avoir de journalisme indépendant des chapelles ; bref, le projet de rétablir les équilibres tel qu’on l’avait pensé possible en cette soirée de décembre. On a eu raison car, vingt ans plus tard, Info-matin est toujours là !
Confrontés que nous sommes, sur la scène de la communication, à l’irruption éruptive (je préfère cette association détonante au terme ‘’émergence’’…) des réseaux sociaux et l’usage qu’on en fait au Mali (votre serviteur revendique avec fierté son statut de vieux-jeu et d’obsolescence en étant l’un des rares à n’être pas encore sur Facebook, le nec plus ultra de la communication collective, du moins le dit-on), il y a encore de la place pour de belles écritures plurielles, de l’espace pour d’autres expressions de la différence constructive, telle qu’on l’avait rêvée un soir de ce froid décembre finissant de 1997, sur le toit de cet immeuble rouge ocre de Bamako-coura, dans la rue dénommée Soleil Carré !
Bon anniversaire à tous !

Yaya TRAORE




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