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mercredi 28 octobre 2020
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L’affaire Rokia Traoré: un scandale !

Rokia Traoré est détenue depuis hier à la prison de Fleury Mérogis en France. Un contentieux l’oppose avec son ex-compagnon sur la garde de leur fille de 4 ans. La justice belge saisie par son ex-compagnon, l’a condamnée pour enlèvement, séquestration et prise d’otage et avait émis un mandat d’arrêt international contre elle. Décision de laquelle elle avait fait appel, et c’est en se rendant à l’audience d’appel en Belgique qu’elle a été arrêtée à l’escale de Paris et écrouée à Fleury Mérogis. À ses avocats revient la tâche de vérifier si cette procédure était légale, si la justice belge était compétente pour traiter de cette affaire, si ses droits ont été respectés, si la qualification des faits est adéquate.

Sur le plan factuel, la fille en question vit, depuis qu’elle a 4 mois, au Mali avec sa mère où elle est scolarisée. Les raisons pour lesquelles Rokia a refusé de présenter leur fille sont évoquées dans le communiqué de RFI. Connaissant Rokia et son ex-compagnon, je ne les évoquerai pas ici. À la justice, la vraie, de trancher. D’autant plus que cette affaire fait l’objet d’une procédure au Mali, en France et en Belgique. Cette affaire bien que privée et qui devait le rester, est devenue politique et c’est à ce titre que je m’exprime. Elle reflète l’état des rapports politiques, juridiques et symboliques entre l’Afrique et le reste du monde.

Si les mots ont toujours un sens, la petite fille en question n’a jamais été enlevée et séquestrée par sa mère qui en assurait la garde, quand tout allait bien et qui vivait avec elle sur le sol du Mali. À ce que je sache, Rokia Traoré n’est pas une criminelle pour qu’un mandat d’arrêt international soit émis contre elle et qu’elle se voit arrêtée et jetée en prison comme un vulgaire malfrat, parce qu’elle a refusé de présenter sa fille quand la justice belge le lui a demandé. La violence physique et surtout symbolique exercée par la justice belge contre Rokia Traoré dit ceci : Tu as beau t’appeler Rokia Traoré, être une artiste d’une qualité exceptionnelle, mondialement reconnue, si un contentieux t’oppose avec l’un de nos ressortissants, nous avons les moyens au mépris de ta dignité de te jeter en prison et de traiter comme la dernière des criminelles, en mettant en branle notre appareil juridico-répressif et en te remettant à ta place. Parce que disons-nous le bien, après tout, tu n’es qu’une Africaine. Issue d’une région du monde qui a un faible pouvoir économique, politique et donc symbolique. Sur cette affaire, une décision de justice avait été prise au Mali qui confiait la garde de l’enfant à Rokia Traoré et octroyait un droit de visite, à définir, au père. Cette décision apparemment ne pèse pas dans l’échiquier international. D’ailleurs, pour la plupart des couples mixtes, les femmes quand elles sont africaines perdent souvent à l’issue de contentieux post-union, leurs droits parentaux. C’est une donnée statistique et structurelle. Les hommes aussi, quand ils sont africains.

Rokia Traoré est ici à l’intersection de plusieurs vulnérabilités, celle d’être une femme, de plus africaine, qui prétend être libre, forte et indépendante. Elle n’a rien à faire en prison et il faut une mobilisation pour défendre ses droits et sa dignité de femme, d’humain et d’Africaine. Cette affaire nous concerne en ce qu’elle rappelle notre condition incertaine et vulnérable qui que nous soyons face à la justice des pays du Nord. Imaginez la situation inverse, une grande star belge ayant un contentieux post-union avec un Malien et qui se retrouve emprisonnée au Mali, c’est juste impensable. Son ambassade se serait mobilisée, l’aurait défendu et quel que soit la loi malienne, l’aurait sorti d’affaire. Là est le problème !!!

Nous sommes issus de pays qui sont incapables de défendre l’intégrité physique et morale de leurs ressortissants quand celle-ci est bafouée sous d’autres latitudes. De pays dont les décisions de justice ne pèsent pas et surtout qui dans l’économie du contentieux, voient les droits de leurs ressortissants souvent ignorés, voire bafoués.

Il arrive que nos diplomates malgré leur immunité se fassent maltraiter dans des pays étrangers comme des migrants pour être refoulés soient scotchés comme des vulgaires paquets dans le silence total. Toutes sortes d’indignités sont infligées à nos ressortissant(e)s aux quatre coins du monde, au mépris de leurs droits et dignité.

Rokia Traoré, plus qu’une artiste est une figure de force, de courage et de dignité pour des millions de jeunes africaines. Une carrière et une voix comme la sienne, elle l’a bâtie avec de l’abnégation de la compétence et du travail acharné. Tous ceux qui la connaissent savent ses qualités morales exceptionnelles. Ne les laissons pas porter atteinte à ce symbole. Au moment où j’écris ces lignes, Rokia Traoré vient d’entamer une grève de la faim pour protester contre cette décision et défendre ses droits. Elle se dresse. Dressons-nous avec elle. Signons les pétitions qui circulent et menons toutes les actions nécessaires afin qu’elle soit libérée au plus vite.

Felwine Sarr «




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