Search
vendredi 20 mai 2022
  • :
  • :

L’islâm selon le Coran

De l’Islam du meilleur à l’Islam du pire, notre religion est au cœur de bien des débats et les discussions, autour de la définition que chacun lui donne ou reconnaît, qui sont loin d’être univoques ou convergentes. Mais c’est quoi en fait l’Islam pour l’Islam ? En d’autres termes comment le Coran définit et réglemente notre religion ?
En effet, pour notre ignorance, la question première est bien de s’interroger quant à ce que le Coran entend lui-même par le terme-clef islâm. Pour ce faire, nous examinerons dans un premier temps les diverses significations du mot islâm dans le Coran. Cette étude nous amènera à distinguer l’Islam-relation selon le Coran, démarche spirituelle que l’on doit différencier de l’Islam en tant que religion, c’est-à-dire l’Islam-religion.
Il est ainsi possible de prendre la mesure de la portée réelle du Message coranique tout entier exprimé par le concept d’Islam-relation et, ce faisant, d’appréhender la nature religieuse du propos de l’Islam-religion. Pour autant, il ne s’agit pas d’opposer l’Islam-relation coranique à l’Islam-religion islamique, mais de mieux discerner les convergences et les divergences entre Le Coran et l’Islam et, ainsi, d’harmoniser notre Islamité, c’est-à-dire notre rapport à l’Islam au nom et par le Coran.

1– Que faut-il entendre par islâm
Le terme « islâm » est le nom d’action de la forme verbale « aslama » et, afin de saisir les différentes variations de ce terme, il est donc nécessaire d’étudier les significations de ce verbe. Si l’on se réfère aux dictionnaires de la langue arabe, trois séries de sens pour aslama peuvent être dégagées :

– La première est conforme à l’étymologie. Le verbe aslama est la forme dérivée de la racine arabe salama et cette racine est commune aux langues sémitiques avec le sens de être sain, préservé, sain et sauf. Nous retrouvons cela dans le Coran lors de l’emploi, à une reprise, de son participe actif « sâlimûn ». Ce verset décrit la situation des dénégateurs/kâfirûn au Jour du Jugement : « le regard bas, cernés par l’humiliation, alors qu’ils ont été appelés à se prosterner lorsqu’ils étaient encore sains et saufs/sâlimûn. » (Sourate 68, Verset 43)
Cas de figure inverse avec l’adjectif salîm au sujet de la situation des croyants sincères au Jour Dernier, c’est Abraham qui s’exprime : « Sauf à celui qui se présente à Dieu avec un cœur sain/salîm. (S26.V89)
La forme aslama, factitive et causative, signifierait donc donc conserver en bon état, se préserver de, se garder sain et sauf, se mettre en sécurité et, par extension : livrer ou remettre quelqu’un à son ennemi et aussi se livrer ou se remettre soi-même entre les mains du vainqueur. C’est accepter en quelque sorte un état de sujétion salutaire, une capitulation de soi en vue de sécurisation, un renoncement à titre de rachat, situation éminemment d’ordre politique et/ou militaire.
Dans ce sens le terme islâm a donc pour significations : préservation de soi, sujétion, capitulation, remise de soi, et c’est ainsi que les Arabes le comprenaient au temps de la révélation. Comme on le voit, il n’y a rien ici qui n’ait un rapport avec l’Islam en tant que religion, l’Islam-religion, et, au demeurant, cette situation est logique en un temps précédent cette religion.
– Le deuxième sens correspond à un emploi néologique coranique. En effet, une locution coranique toute particulière doit retenir notre attention, nous la retrouvons à trois reprises sous la forme aslama wajha-hu li-llâh en S2.V112, S4.V125, S31.22 et sous la forme aslamtu wajhî li-llâhi en S3.V20.
Sur ce segment, la locution wajhu-llâhi suppose nécessairement un glissement conceptuel comme l’illustre l’énoncé coranique suivant : « …il n’est de dieu que Lui, toute chose disparaîtra sauf Sa Face/wajh…» (S28.V88) Ainsi, en wajhî li-llâhi le mot Face/wajh se comprend a minima comme désignant l’Être ou l’Essence divine. Il en découle que dans les locutions aslama wajha-hu li-llâh ou aslamtu wajhî li-llâhi le mot wajh/face qualifie nécessairement l’être/wajh de l’Homme.
En effet, pour les Arabes, wajh désignait le « visage », la « face » et, par métonymie, la « dignité » ou la « qualité éminente » d’un individu. À partir de là, Le Coran l’emploie selon un abord néologique plus conceptuel pour qualifier l’« être » au sens philosophique et spirituel du terme. Rappelons que cette notion n’était certainement pas connue en arabe pré-coranique, langue concrète. Cependant, nous noterons que cette démarche linguistique innovante du Coran s’appuie sur une signification connue et pouvait de ce fait être malgré tout comprise de ses allocutaires.
Aussi, le verbe aslama/aslamtu indique-t-il obligatoirement pour l’homme un rapport particulier à Dieu qui, en ces conditions hautement théologiques et conformément aux significations de sens alors connues de aslama précédemment rappelées, ne peut que signifier se livrer à, se remettre à, s’assujettir, d’où pour aslamtu wajhî li-llâhi les traductions possibles : j’ai livré mon être à Dieu, j’ai livré mon être à Dieu, j’ai remis entièrement mon être à Dieu. Contrairement à l’idée courante, rien ici qui ne relève de la soumission, car, dans ce cas, il nous faudrait admettre que ladite soumission relève d’un mouvement volontaire supposant de l’un abaissement, voire humiliation et, de l’Autre, domination. De plus, un rapport de dépendance Homme/Dieu ne peut se concevoir s’agissant de l’ être [wajh] de l’Homme qui par définition est une entité indépendante formellement différente de l’entité divine.
Ajoutons à cela que selon la théologie musulmane, l’Être [wajh] de Dieu est ontologiquement inconnaissable et inaccessible, ce qui logiquement interdit en soi toute réalité à un rapport de dépendance ou de soumission de l’Homme à Dieu. Au final, si l’on comprend la démarche spirituelle que représente la pleine remise de soi à Dieu, il est plus juste encore de traduire la locution aslamtu wajhî li-llâhi par : « j’ai abandonné pleinement mon être à Dieu », S3.V20.
Dans ce cas, le terme islâm signifie abandon de soi, de son être, à Dieu. Nous constatons donc que la locution coranique aslamtu wajhî li-llâhi/j’ai abandonné pleinement mon être à Dieu qualifie parfaitement la démarche caractérisant al-islâm en tant que relation à Dieu : l’Islam-relation. Pour la deuxième fois, nous constatons donc que le verbe aslama selon le Coran est sans rapport avec l’Islam en tant que religion.

– La troisième série de sens est bien connue, le verbe aslama signifierait : être ou se faire musulman, d’où en français : se convertir à l’Islam, et ceci est vrai dans l’usage et dans les dictionnaires de la langue arabe. Or, du point de vue étymologique, nous avons vu que, d’une part, aslama signifiait la sujétion politico-militaire et, d’autre part, une démarche spirituelle, et ces deux champs lexicaux ne sont pas d’ordre religieux. De plus, valider un tel sens pour aslama impliquerait que le mot islâm désignât une religion et que ce fut ce nom qui aurait influencé le sens du verbe à partir duquel il est construit. Or ce cas de figure n’est pas admissible du point de vue linguistique.
En fait, l’étude exhaustive de l’emploi coranique du terme islâm confirmera logiquement qu’entendre aslama comme signifiant se faire musulman, c’est-à-dire être adepte de l’Islam, n’est qu’une construction post-coranique liée à l’élaboration de la religion dite Islam, c’est-à-dire l’Islam-religion. Ce concept particulier a donc été inscrit rétroactivement dans les lexiques de la langue arabe et le terme islâm est ainsi devenu le nom de ladite religion : l’Islam.

– Quelques précisions terminologiques s’imposent encore. En effet, nous aurons montré que tant l’approche étymologique de aslama que son emploi néologique par le Coran ne permettent de lui donner le sens de se soumettre et, conséquemment, islâm ne peut signifier soumission.
En effet, s’assujettir politiquement n’est pas se soumettre aux hommes, pas plus que la démarche d’abandon de soi à Dieu n’est s’y soumettre. En réalité, les significations se soumettre pour aslama et soumission pour islâm ont été développées par les théologiens dans le sens de « se soumettre à la religion ». L’idée voulue est que si l’Islam est la religion de Dieu, alors s’y soumettre revient à se soumettre à Dieu.
Encadré
C’est logiquement que les oulémas ont été amenés à définir l’islam comme la « soumission à la religion », c’est-à-dire à sa pratique cultuelle, l’obéissance aussi sincère qu’inconditionnelle à la législation religieuse ou sharia.
En effet, nous constatons que les dictionnaires arabes glosent le terme islâm par les mots khudhûᶜu/humilité, soumission ; inqiyâd/docilité, obéissance ; iqrâr/adhésion formelle. Ces significations ne découlent manifestement pas de l’étymologie radicale du mot islâm, mais bien des commentaires théologico-canoniques relatifs à la relation du musulman à l’Islam compris en tant que religion. Or, il est patent qu’en ce type d’approche, l’Islam est directement assimilé à la sharîᶜa, à l’aspect formel de la religion.
À contrario, l’on ne peut en déduire que l’islâm ne serait pas d’une quelconque manière une forme de soumission à Dieu, mais, stricto sensu, une soumission à la religion et que, paradoxalement, l’Islam serait alors une soumission à lui-même ! C’est pourtant à partir de ces redéfinitions post-coraniques du mot islâm que les traductions en langues indo-européennes ont validé les sens de « soumission, religion de la soumission, religion de la résignation », autant de formules qui expriment tout autant la prégnance orientaliste du fatum mahometanum que la simple duplication de l’approche musulmane puisque celle-ci ne comporte pas la notion de soumission à Dieu, mais d’acceptation inconditionnelle de l’Islam en tant que religion. Pour autant, au contact de la compréhension fournie par la pensée occidentale, les musulmans ont modifié eux-mêmes leur perception du terme Islam et comprennent à l’heure actuelle l’islam en tant que soumission à Dieu, glissement de sens théologique majeur dû en partie donc à des circonstances historico-culturelles.

Enfin, signalons qu’il est aussi incorrect de traduire islâm par paix, puisque nous avons pu constater que le verbe aslama dont il est tiré ne connotait pas cette notion. Ceci n’est donc possible qu’au prix d’un glissement interprétatif qui supposerait que le fait de se livrer à Dieu apporte la paix trouvée en Dieu, la pacification de l’âme, hypothèse malgré tout linguistiquement irrecevable.

A SUIVRE




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *