La déclaration conjointe des sept puissances européennes sur le Groenland se veut un acte de fermeté juridique et morale. Souveraineté, intégrité territoriale, inviolabilité des frontières : les mots sont lourds, solennels, presque sacrés. Pourtant, à la lecture attentive de ce texte, une question s’impose avec acuité : au nom de quelle cohérence ces principes sont-ils brandis par des États qui, ailleurs – notamment chez nous en Afrique et singulièrement au Mali, les ont méthodiquement fragilisés, contournés ou violés ?
La France, puisqu’il s’agit d’elle, signataire de cette déclaration, se pose en gardienne sourcilleuse du droit international au Groenland, dénonçant toute velléité d’ingérence ou de remise en cause de l’intégrité territoriale danoise. Or, cette posture contraste violemment avec son rôle trouble au Sahel, et plus précisément dans notre pays, où Paris a entretenu pendant des années une ambiguïté stratégique lourde de conséquences. Sous couvert de lutte antiterroriste, la France a apporté, directement ou indirectement, un soutien politique, diplomatique et parfois opérationnel à des groupes armés séparatistes se réclamant de “l’Azawad”, au détriment de l’État malien reconnu pourtant par les Nations unies qu’elle invoque aujourd’hui pour e Groeland.
Comment ne pas voir dans cette duplicité une instrumentalisation à géométrie variable du droit international ? Quand l’intégrité territoriale du Danemark est en jeu, elle devient non négociable, intangible, universelle. Mais lorsque celle du Mali est mise à mal par des groupes armés contestant l’autorité de l’État, Paris se découvre soudain une indulgence compréhensible et coupable, parlant de “revendications politiques”, de “dialogue inclusif”, voire de “réalités sociopolitiques locales” justifiant une fragmentation et une partition de fait de notre territoire national.
L’argument selon lequel la France serait “amie des Azawadiens” est en soi révélateur d’un paternalisme néocolonial persistant : en s’arrogeant le droit de désigner qui serait l’interlocuteur légitime au Mali, Paris s’est placée en arbitre d’une souveraineté qui ne lui appartient pas. Or, ce que la France refuse catégoriquement pour le Groenland (toute ingérence extérieure dans le choix de son destin) elle l’a toléré, encouragé ou orchestré au Mali.
La déclaration européenne sur le Groenland révèle ainsi moins une défense universelle du droit qu’une hiérarchisation des souverainetés : celles de l’Europe seraient pleines et sacrées ; celles de l’Afrique, conditionnelles et négociables. Cette vision, profondément inégalitaire, explique en grande partie la rupture politique et psychologique entre le Mali et ses anciens partenaires occidentaux.
En définitive, l’Europe, et la France en particulier, ne pourra prétendre à la crédibilité morale tant qu’elle n’appliquera pas à l’Afrique les principes qu’elle exige pour elle-même. La souveraineté n’est pas divisible. Elle ne saurait être défendue au Groenland tout en étant relativisée à Kidal, Gao ou Tombouctou. À défaut, ces grandes déclarations resteront ce qu’elles sont trop souvent : des proclamations vertueuses, vidées de leur substance par la pratique.

Par Sikou Bah

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