Depuis Washington, Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran, proclame l’ouverture d’une nouvelle phase de l’opération « Regime Change ». Le décor est familier : appels solennels, promesses de soutien international, bénédictions à peine voilées de la Maison-Blanche. À l’écouter, la République islamique serait à bout de souffle et le peuple iranien prêt à accueillir son libérateur. Le problème, c’est que cette scène a déjà été jouée. Et que, jusqu’ici, le régime des mollahs est toujours debout.
Après la « guerre de douze jours » de juin 2025, un rial en chute libre (1,5 million pour un dollar) et une économie en coma avancé, beaucoup annonçaient la mort clinique du régime. Or, en politique, un système ne tombe pas parce qu’il est faible, mais parce qu’une alternative crédible, unie et endogène lui fait face. C’est précisément ce qui manque aujourd’hui à l’Iran. Pire : l’alternative mise en avant agit comme un répulsif.
La restauration monarchique portée par Reza Pahlavi est perçue comme une construction exogène, conçue loin du terrain iranien, pilotée depuis les États-Unis par des réseaux comme le NUFDI et formalisée dans un plan de transition publié en juillet 2025. Cette approche verticale, technocratique et hors-sol se heurte à une réalité simple : les Iraniens n’aiment pas qu’on leur explique leur avenir depuis Washington. Résultat paradoxal mais efficace : le régime islamique, pourtant massivement contesté, récupère la posture du dernier rempart de la souveraineté nationale face à un projet perçu comme téléguidé de l’étranger.
Mieux encore pour les mollahs : ils n’ont même plus besoin de diviser pour régner. L’opposition s’en charge elle-même. La prix Nobel Narges Mohammadi l’a dénoncé sans détour : les monarchistes passent plus de temps à attaquer les républicains, la gauche et des figures comme Hamed Esmaeilion qu’à combattre le clergé. Cette guerre civile idéologique neutralise toute possibilité de front uni. Face à une opposition fragmentée, hystérisée et obsédée par ses querelles internes, le régime affronte non pas une menace existentielle, mais une cacophonie inoffensive.
À cela s’ajoute un verrou mémoriel redoutable. En s’adossant explicitement à des puissances étrangères – via notamment les « accords de Cyrus » avec Israël – le camp Pahlavi réactive une blessure historique profonde : le coup d’État de 1953 contre Mossadegh, orchestré par la CIA. Dans la mémoire collective iranienne, l’intervention étrangère ne rime pas avec libération, mais avec vol de souveraineté. Cette erreur stratégique prive l’opposition monarchiste de toute légitimité patriotique, condition indispensable pour rallier l’armée ou transformer la rue en force révolutionnaire durable.
L’obstacle est aussi sociologique. L’Iran est une mosaïque de peuples – Kurdes, Baloutches, Azéris – qui constituent aujourd’hui les foyers les plus actifs de la contestation. Or, le projet monarchique reste associé à un nationalisme persan centralisateur qui a historiquement nié les minorités. Ces périphéries insurgées ne veulent pas échanger une théocratie autoritaire contre une dynastie centralisatrice. Sans elles, Téhéran reste seul, et toute « révolution nationale » devient un slogan vide.
Enfin, paradoxe cruel : l’effondrement économique protège le régime à court terme. La stratégie américaine de « pression maximale » a pulvérisé la classe moyenne, moteur traditionnel des transitions démocratiques. Avec une inflation alimentaire proche de 70 %, la population lutte pour manger, pas pour renverser un régime. La misère produit des émeutes sporadiques, gérables par la répression, mais empêche les grèves générales structurées qui font tomber les États. C’est une stabilité par le vide, un pouvoir qui tient parce qu’il n’y a plus rien pour le remplacer.
La société iranienne aspire à une République moderne, inclusive et souveraine. On lui propose une réponse du passé, recyclée à l’étranger. Tant que cette anomalie persistera – vouloir imposer une restauration dynastique rejetée par la sociologie du pays – la République islamique, même à l’état de cadavre politique, continuera de régner. Non par force, mais par défaut.
PAR SAMBI TOURE