L’absentéisme que le ministère de l’Enseignement supérieur entend aujourd’hui combattre n’est pas un phénomène isolé ni une simple dérive disciplinaire. Il est, pour une part significative, l’expression visible d’une fuite des cerveaux déjà en cours, lente mais profonde, qui affecte durablement l’université malienne. Derrière les feuilles de présence incomplètes et les postes vacants se cache une réalité plus structurelle : la migration académique des enseignants-chercheurs vers des pays voisins, au premier rang desquels la Guinée, mais aussi le Niger, le Burkina Faso ou le Tchad.

Dans les faits, l’abandon de poste est rarement brutal. Il s’inscrit dans un processus graduel et largement connu des administrations universitaires : absences répétées, présence intermittente, puis exercice effectif dans une université étrangère, souvent sans rupture administrative formelle avec l’institution d’origine. L’enseignant-chercheur demeure juridiquement en poste au Mali, mais enseigne et produit ailleurs. L’absentéisme devient ainsi le symptôme administratif d’une mobilité académique non régulée, tolérée par défaut faute de mécanismes clairs de détachement ou de coopération interuniversitaire.
La Guinée illustre cette dynamique. Depuis plusieurs années, Conakry mène une politique assumée de recrutement d’enseignants-chercheurs étrangers, notamment les nôtres et des Sénégalais. Les leviers sont connus : rémunérations plus attractives et surtout plus régulières, primes d’installation, logements, charges horaires contractualisées, reconnaissance statutaire accélérée, environnement institutionnel perçu comme plus lisible. Pour les universités guinéennes, recruter un enseignant malien déjà formé est rapide, efficace et économiquement rationnel, bien moins coûteux que de former un doctorant local sur une décennie.
Face à cette concurrence académique régionale, notre pays adopte une posture défensive. Là où certains États investissent pour attirer et stabiliser les compétences, Bamako se contente trop souvent de rappels à l’ordre et de menaces disciplinaires. Or, on ne retient pas un enseignant-chercheur par la coercition. On le retient par un projet scientifique crédible, des conditions de travail décentes et une perspective de carrière lisible. En refusant de nommer la concurrence régionale, le Mali se prive d’une analyse lucide de ses propres faiblesses.
La « guerre contre l’absentéisme », si elle est menée sans nuance, comporte des risques majeurs. Elle peut accélérer les départs définitifs, provoquer des ruptures administratives brutales et entraîner des pertes sèches de compétences rares, notamment dans les filières stratégiques : médecine, sciences exactes, ingénierie. À terme, ce sont des départements entiers qui se fragilisent, aggravant la dépendance du pays à des expertises extérieures. La sanction mal calibrée peut transformer une fuite lente en hémorragie ouverte.
La question centrale n’est donc pas : pourquoi s’absentent-ils ? mais bien : pourquoi choisissent-ils de partir ? Tant que notre pays n’apportera pas de réponses crédibles sur la valorisation financière du métier, le financement effectif de la recherche, la mobilité académique encadrée (missions, détachements, échanges) et la dignité professionnelle de l’enseignant-chercheur, l’absentéisme restera un signal d’alarme, non une faute isolée.
L’absentéisme est étroitement lié à la fuite des cerveaux dans l’enseignement supérieur. Vouloir le combattre sans reconnaître cette réalité, c’est confondre cause et conséquence. Le danger n’est pas seulement que les enseignants s’absentent. Le véritable péril est qu’ils ne reviennent plus, laissant derrière eux une université exsangue, privée de ses forces vives au moment même où le pays en a le plus besoin.

ELHADJ SAMBI TOURÉ

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