L’appel du ministère de la Jeunesse et des Sports, les forces vives de la nation se sont massivement mobilisées, en dépit du contexte sécuritaire, pour célébrer le 5ᵉ anniversaire de l’investiture du Président de la Transition, le général d’armée Assimi Goïta. Le Palais des Sports Salimatou Maïga de Bamako était plein ce dimanche 7 juin 2026 comme un œuf. Côté mobilisation, Abdoul Kassim Fomba a réussi son pari. Rien à dire.
En effet, la mobilisation historique du 7 juin 2026 au Palais des Sports de Bamako, organisée à l’appel du ministère de la Jeunesse et des Sports, s’inscrit dans une stratégie de légitimation et de consolidation du pouvoir du Général d’armée Assimi Goïta, cinq ans après son investiture comme Président de la Transition (7 juin 2021). Cet événement vise à transformer l’image d’une transition militaire en un projet politique durable de « refondation nationale » (« Mali Kura »). Elle illustre la volonté des autorités de la transition de projeter l’image d’une unité nationale et d’une adhésion populaire massive à leur cause. Le rassemblement met particulièrement en avant le ralliement des communautés du Nord (CSIA du Général El Hadj Gamou, Kel Ansar, Alliance Tamouzôk), traditionnellement sensibles aux questions de souveraineté. Ce geste répond à la nécessité de consolider l’autorité de l’État face aux groupes jihadistes et séparatistes (JNIM et FLA) tout en légitimant la présence accrue des forces armées maliennes (FAMA).

Le bilan présenté lors de cette manifestation (nouvelle Constitution, montée en puissance militaire, digitalisation administrative, carte biométrique, projets spatiaux avec la Russie…) sert à démontrer des avancées concrètes malgré les conjonctures sécuritaires et économiques. L’implication des leaders religieux, des organisations de jeunes (CNJ), de femmes et du monde associatif vise à incarner une « union sacrée » autour de la souveraineté et de la lutte antiterroriste. Cependant, cette démonstration de force intervient dans un paysage politique où le retour à l’ordre constitutionnel civil, initialement promis, a été reporté. En 2025, le parlement de transition a accordé à Goïta un mandat présidentiel de cinq ans renouvelable « autant de fois que nécessaire » jusqu’à la « pacification » du pays, verrouillant ainsi le pouvoir jusqu’en 2030 au moins.

Manifestation politique ou citoyenne ?

La manifestation organisée ce dimanche 7 juin à l’appel du ministère de la Jeunesse et des Sports, par des forces vives dites soutiens de la transition pour commémorer le 5ᵉ anniversaire du président de la transition, le Général d’armée Assimi Goita, peut-elle être analysée et qualifiée comme une manifestation à caractère politique ?
D’un point de vue de la science politique et du droit public, nous sommes enclins à pencher pour l’affirmative. La manifestation organisée pour célébrer le 5e anniversaire de l’accession au pouvoir du président de la transition, Assimi Goïta, présente à tout point de vue un caractère politique autant quant à son objet, le statut de l’acteur concerné, qu’à l’effet recherché. Plusieurs éléments, à notre avis, militent pour la qualification :
Lorsqu’un rassemblement vise à soutenir, célébrer ou défendre l’action d’un chef d’État, d’un gouvernement ou d’un régime politique, il s’inscrit dans le champ politique. Même si les organisateurs mettent en avant des thèmes tels que la souveraineté, la stabilité ou le patriotisme, le fait que l’événement soit centré sur le bilan ou la légitimité du pouvoir lui confère une dimension politique.
Le président de la transition exerce la plus haute fonction politique de l’État. Une manifestation organisée en son honneur ou en soutien à son action concerne donc directement la vie politique nationale.
Une telle mobilisation peut avoir pour objectif d’exprimer publiquement une adhésion populaire à une orientation politique, à un régime ou à un dirigeant. Elle peut également servir de démonstration de force ou de légitimité dans l’espace public.
Une manifestation culturelle célèbre généralement une tradition, une fête ou un patrimoine. Une manifestation civique peut promouvoir des valeurs générales sans soutien à une personnalité particulière. Lorsqu’un rassemblement est consacré à un dirigeant politique en exercice ou à son bilan, la qualification de manifestation politique est généralement la plus pertinente.
Cela ne signifie pas nécessairement qu’il s’agit d’une activité partisane au sens strict, puisque notre pays est actuellement sous un régime de transition et que les partis politiques sont dissouts et interdits dans le paysage institutionnel de même que leurs activités sur la scène publique. Toutefois, en analyse politique, un rassemblement destiné à célébrer les cinq années de pouvoir du général d’armée Assimi Goïta serait généralement considéré comme une manifestation de soutien politique au pouvoir en place, même si ses organisateurs se présentent comme des « forces vives » ou des organisations de la société civile.

Yabé juridique magistrale
De ce qui précède, la manifestation de ce dimanche 7 juin à l’appel du ministère de la Jeunesse et des Sports, organisée par des forces vives dites soutiens de la transition pour commémorer le 5e anniversaire du président de la transition le Général d’armée Assimi Goita peut-elle être analysée et qualifiée comme une manifestation à caractère politique viole-t-il le Décret n°2025-0339/PT-RM du 13 mai 2025 portant dissolution des partis politiques et des organisations à caractère politique en République du Mali qui prononce la dissolution de tous les partis politiques ainsi que de toutes les organisations et associations à caractère politique sur l’ensemble du territoire national et interdit formellement toute réunion, manifestation, création de structures de rechange ou utilisation de locaux à des fins politiques ?
La question relève d’une interprétation juridique du décret et, en l’absence d’une décision d’une juridiction nationale ou d’une position officielle des autorités compétentes sur ce cas précis, il convient de distinguer l’analyse juridique de la conclusion définitive.
Au regard des critères généralement retenus en science politique et en droit public, un rassemblement visant à célébrer les 5 années d’exercice du pouvoir par le président de la transition, Assimi Goïta, présente objectivement une dimension politique. Son objet concerne directement l’exercice du pouvoir d’État, le bilan de la transition et le soutien à une autorité politique. Comme évoqué ci-dessus, il est possible de soutenir qu’il s’agit d’une manifestation à caractère politique.

Cela constitue-t-il automatiquement une violation du décret du 13 mai 2025 ?
Pas nécessairement. La question centrale est de savoir si les organisateurs entrent dans le champ des entités visées par le décret et si l’événement constitue juridiquement une activité politique interdite par ce texte. A notre avis, deux interprétations peuvent être avancées :
Primo, on pourrait soutenir que : le décret interdit toute manifestation à des fins politiques ; la célébration publique du maintien au pouvoir du chef de l’État possède une finalité politique évidente ; si les « forces vives » constituent en réalité une organisation à caractère politique ou un substitut à une organisation dissoute, leur action pourrait être regardée comme contraire à l’esprit et à la lettre du décret ; le principe d’égalité devant la loi pourrait conduire à considérer que ce qui est interdit aux organisations politiques opposées au pouvoir devrait également l’être aux organisations soutenant le pouvoir.
Secundo, et à l’inverse, les autorités pourraient soutenir que : le décret vise principalement les partis politiques et organisations assimilées ; les organisateurs sont des associations de la société civile, des mouvements citoyens ou des regroupements non qualifiés juridiquement d’organisations politiques ; la manifestation ne constitue pas une activité partisane mais un soutien institutionnel à la transition ; l’événement a été autorisé et soutenu par les autorités compétentes, ce qui témoignerait de son caractère légal selon l’interprétation gouvernementale du décret.
D’un point de vue analytique, il est raisonnable et prudent de dire que : la manifestation du 7 juin peut être qualifiée de manifestation à caractère politique en raison de son objet et de son soutien affiché au chef de l’État. En revanche, affirmer qu’elle viole juridiquement le décret n°2025-0339/PT-RM du 13 mai 2025 nécessite une interprétation officielle ou une décision juridictionnelle établissant que les organisateurs sont des organisations à caractère politique ou que l’événement entre dans les activités expressément interdites par le décret.
Autrement dit, le caractère politique de la manifestation peut être défendu assez aisément sur le plan de l’analyse politique, tandis que l’existence d’une violation juridique du décret demeure une question d’interprétation qui relèverait en dernier ressort des autorités compétentes ou du juge.

Brève ouverte dans le socle de l’interdiction
La manifestation de ce dimanche 7 juin à l’appel du ministère de la Jeunesse et des Sports, organisée par des forces dites vives, soutiens de la transition pour commémorer le 5ᵉ anniversaire du président de la transition, le Général d’armée Assimi Goita peut-elle ouvrir une brèche pour d’autres forces vives pour organiser des mobilisations en faveur d’hommes politiques ou de leaders de la société civile qui ne soient pas nécessairement d’accord sur toute la ligne avec la transition ?
Sur le plan de l’analyse politique et institutionnelle, on peut soutenir qu’un tel événement est susceptible d’ouvrir un débat sur l’application du principe d’égalité entre les différents acteurs de la vie publique.
Si une mobilisation publique est autorisée ou encouragée pour célébrer l’action du président de la transition, le Général d’armée Assimi Goïta, certains pourraient estimer que d’autres composantes de la société civile devraient également pouvoir organiser des rassemblements en faveur d’autres personnalités publiques, qu’il s’agisse de leaders associatifs, religieux, syndicaux ou même d’anciens responsables politiques, dès lors qu’ils respectent les lois en vigueur. Trois lectures sont possibles :

1. L’argument de la réciprocité
Des acteurs critiques de la transition pourraient faire valoir que : si une mobilisation de soutien à l’action des autorités est admise ; alors une mobilisation exprimant un autre point de vue devrait également être tolérée ; faute de quoi il existerait une différence de traitement entre les opinions favorables et défavorables au pouvoir.
Cette argumentation s’appuie sur les principes de pluralisme et d’égalité devant la loi : « tous les Maliens naissent et demeurent libres et égaux en droits et en devoirs. Toute discrimination fondée sur l’origine sociale, la région, la couleur, la langue, la race, l’ethnie, le sexe, la religion ou l’opinion politique est prohibée », article 1e de la Constitution du 22 juillet 2023.

2. L’argument de la spécificité institutionnelle
Les autorités pourraient répondre que : la manifestation concernait non pas une personnalité politique ordinaire mais le chef de l’État en exercice ; elle s’inscrivait dans le cadre du soutien à la transition et aux institutions ; cette situation serait donc juridiquement et politiquement différente d’une mobilisation en faveur d’un acteur extérieur aux institutions de transition.
Selon cette lecture, le précédent ne créerait pas automatiquement un droit identique pour toutes les organisations ou personnalités.
3. Le risque politique d’un précédent
Même si aucune conséquence juridique automatique n’en découle, ce type de manifestation peut effectivement créer un précédent politique.
À partir du moment où des rassemblements de soutien à une personnalité exerçant le pouvoir sont organisés dans l’espace public, d’autres groupes peuvent être tentés d’invoquer ce précédent pour demander l’autorisation d’organiser leurs propres manifestations : en faveur d’autres figures nationales ; pour défendre des orientations différentes ; ou pour exprimer des critiques à l’égard de certaines politiques publiques.
Dans ce cas, les autorités seraient confrontées à une question délicate : appliquer les mêmes critères à tous les acteurs ou justifier juridiquement et politiquement une différence de traitement.
In fine, la manifestation du 7 juin ne crée pas nécessairement un droit juridique nouveau, mais elle peut être perçue comme un précédent politique. Dès lors, d’autres groupes pourraient s’appuyer sur cet exemple pour revendiquer le droit d’organiser des mobilisations comparables, y compris lorsqu’ils ne partagent pas toutes les orientations de la transition. La manière dont les autorités répondraient à de telles demandes serait déterminante pour apprécier la cohérence et l’uniformité de l’application des règles en vigueur.
La manifestation peut-elle être qualifiée de grosse bourde de la part des organisateurs dont le ministère de la Jeunesse et des sports ?
À notre avis de la part des organisateurs, dont le ministère de la Jeunesse et des sports, il s’agit d’une grosse bourde que certains observateurs pourraient analyser comme une gaffe, une maladresse politique ou une erreur d’appréciation. Mais cela relève d’une appréciation politique et non d’un constat objectif ou juridique.
En effet, la manifestation a mis en évidence une tension entre le discours officiel de restriction des activités politiques et l’organisation d’un rassemblement largement perçu comme un soutien à une personnalité politique exerçant le pouvoir, à savoir le chef de l’Etat. Elle fournit un argument à ceux qui demanderaient un traitement égal pour d’autres mouvements, associations ou groupes de citoyens souhaitant organiser des rassemblements comparables. Enfin, et surtout, elle expose le ministère de la Jeunesse et des Sports et les organisateurs à des accusations de « deux poids, deux mesures » si des manifestations similaires d’autres sensibilités étaient refusées. À l’inverse, le ministre Fomba et les organisateurs de l’événement pourraient soutenir qu’il ne s’agissait pas d’une erreur mais d’un acte politique assumé visant à démontrer l’existence d’un soutien populaire à la transition et à ses institutions.

Par El Hadj Sambi Touré

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