Une semaine après la sortie de la Ligue malienne des imams et érudits pour la solidarité islamique(LIMAMA) appelant à voter contre la nouvelle Constitution en chantier, le débat de la laïcité occupe toujours le devant de l’actualité. Annonçant le report du référendum, le porte-parole du gouvernement a cru devoir faire une gymnastique historique en rappelant que la disposition est loin d’être une invention de la Transition. Elle aurait même permis à certains contestataires de la laïcité d’exister à l’époque où beaucoup de gens ne prenaient pas les mains dans notre pays. Rappel utile puisque le Projet de la nouvelle Constitution a donné du vent au moulin à plusieurs adversaires de la laïcité qui, saisissant la parade, posent le débat en terme, non d’équité et d’équidistance de l’État souverain entre les religions dans l’administration, mais en formulation revendicative impérative. «Nous sommes les plus nombreux, nous voulons ça, nous exigeons de l’État qui est obligé de s’y plier ou alors nous demandons à nos ‘’captifs’’ musulmans de ne pas voter leur ‘’Satanée’’ de Constitution. Parce que, nous Imams et érudits du Mali, nous sommes les propriétaires des musulmans maliens, nous pouvons imposer ce que nous voulons à ceux qui prient derrière nous et qui nous consultent… »
Et tout d’un coup ces imams et érudits maliens, ignorés jusqu’à leur existence dans les médias occidentaux, deviennent leur coqueluche. LIMMA devient une puissante et influente organisation de responsables religieux au Mali en maille à partir avec le régime des colonels qu’ils abhorrent. Dans cette guerre feutrée d’opinions et de convictions, entendons dire que LIMMA est défendue par les médias de kafirs ? Non ! Le bouc émissaire c’est Assimi dont l’islamité est désormais mis en doute parce que la commission constituée de maliens qu’il a mandaté n’a pas jugé pertinent d’enlever la laïcité du projet de Constitution.
La remise en cause
Sans jeter la pierre à qui que ce soit : comment les médias occidentaux se liguent soudainement pour appuyer et relayer à outrance le combat de la Ligue malienne des imams et érudits pour la solidarité islamique en vue de la liquidation de la laïcité au Mali tandis que chez eux, elle est érigé en principe constitutionnel sacro-saint ? Faut-il se réjouir de ce soudain intérêt des médias occidentaux dont l’objectif, en vérité, est simplement de voir le régime de la transition malienne dans les difficultés ?
Qu’est-ce que LIMMA dont les radicaux ont pris le contrôle reprochent au projet de Constitution finalisé remis au président de la Transition le 27 février qui affirme l’»attachement à la forme républicaine et à la laïcité de l’Etat» en des termes sans aucune équivoque : «La laïcité ne s’oppose pas à la religion et aux croyances. Elle a pour objectif de promouvoir et conforter le vivre-ensemble fondé sur la tolérance, le dialogue et la compréhension mutuelle. L’Etat garantit le respect de toutes les religions, des croyances, la liberté de conscience et le libre exercice des cultes dans le respect de la loi.» (article 32) ? Quelle est la différence entre ce postulat et l’État multiconfessionnel que le Mali a toujours été ? Pourtant elle existe bien dans les Constitution depuis le 22 septembre 1960 et elle a permis l’émergence au Mali de toutes sortes de courants religieux, même les barbus. Du reste, entendons-nous sur le concept. C’est quoi la laïcité ?
Le concept de laïcité
Dans le langage chrétien, un laïc était au Moyen Age un «baptisé» qui n’appartenait pas au clergé. De nos jours, c’est une personne chargée de fonctions qui étaient autrefois dévolues au clergé, dans une institution catholique.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, sous la IIIe République, la laïcité est devenue une conception de l’organisation de la société visant à la neutralité réciproque des pouvoirs spirituels et religieux par rapport aux pouvoirs politiques, civils, administratifs. Le but était de lutter contre le cléricalisme, c’est-à-dire l’influence des clergés et des mouvements ou partis religieux sur les affaires publiques. La laïcité est aussi une éthique basée sur la liberté de conscience visant à l’épanouissement de l’Homme en tant qu’individu et citoyen.
Concrètement, la laïcité est fondée sur le principe de séparation juridique des Églises et de l’État en particulier en matière d’enseignement.
Cette séparation a pour conséquence :
-la garantie apportée par l’Etat de la liberté de conscience et du droit d’exprimer ses convictions (droit de croire ou de ne pas croire, de changer de religion, d’assister ou pas aux cérémonies religieuses).
-la neutralité de l’État en matière religieuse. Aucune religion n’est privilégiée; il n’y a pas de hiérarchie entre les croyances ou entre croyance et non-croyance.
Du point de vue constitutionnel, la laïcité est le principe de neutralité de l’État à l’égard des convictions philosophiques, politiques ou religieuses. Selon la formule de Aristide Briand «l’État n’est ni religieux ni antireligieux. Il est areligieux». Donc, la République en aucun cas ne peut devenir confessionnelle à moins de porter atteinte à ses fondements.
Laïcité et Laïcisme
La laïcité se différencie du « laïcisme » qui est le courant de pensée ou la conception de la société selon laquelle l’État et, d’une manière générale, les institutions politiques et administratives doivent exclure toute religion et en être indépendantes. Ce principe est fondé sur la séparation des Églises et de l’État (cf. laïcité) et souhaite restreindre la vie religieuse à la sphère privée, en dehors de toute manifestation publique.
Le terme «laïcisme» est souvent utilisé de manière péjorative par les partisans d’une vision religieuse de la politique pour fustiger une certaine forme de militantisme de la part de défenseurs de la laïcité qui s’opposent aux expressions publiques de la vie religieuse comme les processions, la prière du vendredi dans la rue, les sonneries de cloches ou l’appel du muezzin.
En politique, le laïcisme se manifeste, par exemple, lorsqu’il est reproché à un politicien de mettre en avant ses convictions religieuses pour étayer des positions sur des questions d’éthique ou de société comme l’interruption volontaire de grossesse, les modifications génétiques, le mariage homosexuel, etc.
L’Islam face à la
différence
Quel sens l’Islam donne-t-elle au concept de laïcité dans le contexte de la nouvelle Constitution dont beaucoup y voit une opportunité d’assouvir leur ambition absolutiste ?
Pour les plus endoctrinés «la laïcité participe à la mise en œuvre d’une idéologie anti-Dieu.» Or, Dieu auquel nous tous se réclamons a dit clairement dans le Saint Coran : « Ô vous les hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez entre vous. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux. ».
Allah dit : « nulle contrainte en religion ! car le bon chemin s’est distingué de l’égarement ». Sourate la vache v 256. C’est pourquoi, à l’ère islamique, les non musulmans avaient vécu loin de toute ingérence musulmane dans leurs croyances et leur culte.
L’Islam signifie, en matière de tolérance et de paix, la droiture dans le dialogue avec les autres sur des bases scientifiques, dans le respect total de la dignité et dans un climat de paix et de sécurité afin de préserver la cohabitation pacifique entre les religions et les différents courants confessionnels. La paix et la tolérance sont les grandes valeurs de l’islam. Le Prophète (Psl) a dit : « j’ai été envoyé par et pour une bonne croyance ».
L’islam prône l’instauration et la préservation de la paix et de la sécurité pour toute l’humanité à travers cinq préalables :
1. La fraternité humaine ;
2. La considération de l’autre;
3. Le respect de l’autre;
4. L’égalité entre les hommes ;
5. L’équité dans le rapport avec les autres ;
Le Saint Coran et la tradition du Prophète offrent le meilleur exemple concernant la fraternité humaine. Allah dit : « Ô ! Hommes craignez votre seigneur qui vous a créé à partir d’une seule âme » et le Prophète (Psl) dit : « Ô ! Homme, votre seigneur est un, vous descendez tous d’Adam, et Adam a été créé de terre ; le plus noble d’entre vous est le plus pieux ; un arabe ne se distingue d’un non arabe que par la piété »
La diversité au temps du prophète
Ceci prouve que l’Islam tient compte de l’existante des autres nations et des autres communautés, des diversités de cultes et des courants religieux et les traite avec loyauté et qu’aucune personne n’a le droit d’effacer cette réalité qu’est la diversité des peuples. Dans un autre verset Allah dit : « si ton seigneur l’avait voulu tous ceux qui sont sur terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants » Sourate Younouss (Jonas) v 99.
Au nombre des preuves de la reconnaissance de la diversité par l’Islam, la charte de Médine lors de la constitution de l’État islamique et de la naissance de la nouvelle nation après la Hidjra du Prophète (Psl) de la Mecque à Médine où cohabitent Mouhadjirines (migrants) et Ansars (sympathisants), avec les communautés juives vivants à Médine à l’époque.
Toutes ces communautés avaient les mêmes droits et devoirs au même titre que les musulmans. Ainsi, la Constitution islamique de Médine stipule que :
-aux juifs leur religion et aux musulmans leur religion ; ceux qui nous suivent parmi les juifs ont notre soutien ;
-aux juifs leur allocation et aux musulmans leur allocation ; les deux communautés combattent ensemble ceux qui combattent les habitants de Médine ;
L’égalité entre les musulmans et les non musulmans sur le droit de la citoyenneté a été instauré dans le respect de la diversité religieuse et confessionnelle contrairement à ce que d’aucuns veulent voir installer dans notre pays : un pays islamique intolérant envers les autres confessions et dans lequel tous ceux qui ne prennent pas la main et laissent pas pousser la barbe sont pourchassés.
1000 ans d’Islam…
Non, messieurs les rigoristes qui prônent un État islamique sous emballage multiconfessionnel, l’islam recommande la solidarité sociale qui englobe les musulmans, les juifs et les chrétiens (les gens du livre) tout en leur garantissant les chances à la sécurité, à l’emploi et à la liberté économique dans un climat de tolérance et de cohabitation entre les différentes religions.
Ce qui fait la grandeur et la fierté de cette nation, c’est que les adeptes de différents cultes, musulmans, chrétiens et autres se glorifient d’avoir dépassé le clivage religieux puisque tous les chefs religieux de premier plan appellent à l’unité et à la cohésion nationale, à la cohabitation pacifique, au respect réciproque les uns les autres, à la préservation de la République et de ses fondements dont l’indivisibilité du Mali et la laïcité de l’État.
Tout comportement négatif et contraire à ces valeurs, brandis par d’aucuns, dont la LIMAMA, à l’occasion de ce renouveau constitutionnel ne peut refléter l’Islam tel vécu et pratiquée sur cette terre depuis plus de 1000 ans.
Les Maliens de toutes les confessions confondues, musulmans, chrétiens et autres, participent activement depuis plus de 60 ans, main dans la main et sans malice, à la gestion des affaires politiques et sociales du pays à tous les secteurs d’activité publique et privée.
Par Abdoulaye OUATTARA