La note du 22 janvier 2026 du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique sur l’abandon de poste des enseignants-chercheurs a le mérite de la clarté. Elle nomme un mal réel, ancien et largement documenté : l’absentéisme chronique d’une partie du corps enseignant universitaire. Mais en s’en tenant quasi exclusivement à l’arsenal disciplinaire, le ministère prend le risque de traiter un symptôme sans jamais s’attaquer à la maladie.

Personne ne conteste l’obligation légale d’assiduité. Le statut des enseignants-chercheurs est clair, la mission est noble et la responsabilité immense. Pourtant, réduire la crise de notre enseignement supérieur à une question de discipline individuelle relève d’une lecture partielle, voire commode. Car l’abandon de poste n’est pas né d’un vide moral ; il est le produit d’un système à bout de souffle.
Depuis plus d’une décennie, l’université du Mali fonctionne sous perfusion. Salles surchargées, équipements obsolètes, bibliothèques indigentes, laboratoires inexistants ou à l’arrêt : le cadre matériel ne favorise ni l’enseignement de qualité ni la recherche scientifique. À cela s’ajoutent des carrières bloquées, des primes irrégulières, des financements de recherche quasi inexistants et une reconnaissance sociale en chute libre. Dans ces conditions, l’enseignant-chercheur devient un fonctionnaire contraint de multiplier les activités parallèles pour survivre, au détriment de sa mission académique.
En brandissant la menace des sanctions sans annoncer, dans le même mouvement, une réforme structurelle ambitieuse, le ministre Bouréma KANSAYE installe un climat de défiance. La relation entre l’État et ses universitaires se transforme en rapport de force, là où elle devrait être un pacte de confiance et de responsabilité partagée. La conséquence immédiate pourrait être une obéissance de façade, mais la conséquence durable sera une démobilisation silencieuse, plus pernicieuse encore que l’absence physique.
Le danger est réel : un enseignement administrativement assuré, mais intellectuellement appauvri. Des cours dispensés par obligation plutôt que par vocation. Des mémoires encadrés au strict minimum. Une recherche sacrifiée sur l’autel de la conformité bureaucratique. À terme, c’est toute la crédibilité du diplôme de notre pays qui est en jeu, ainsi que sa capacité à former des cadres compétents, critiques et innovants.
Cette approche punitive pose aussi une question de justice et de cohérence. Pourquoi sanctionner l’enseignant sans interroger la responsabilité de l’État dans la dégradation continue de l’écosystème universitaire ? Peut-on exiger l’excellence académique sans investir sérieusement dans la recherche, l’innovation et la formation doctorale ? Peut-on imposer la rigueur sans offrir les conditions minimales de la dignité professionnelle ?
L’enseignement supérieur n’est pas une caserne, et l’université ne se réforme pas par circulaire. Elle se transforme par une vision, un investissement et un dialogue exigeant. La discipline est nécessaire, certes, mais elle n’est jamais une politique en soi. Sans refondation globale, la note du 22 janvier risque de rester un acte d’autorité isolé, incapable d’enrayer la crise profonde de l’Université.
Le Mali n’a pas besoin d’universitaires soumis. Il a besoin d’universitaires respectés, soutenus et responsabilisés. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que l’enseignement supérieur redeviendra un moteur de souveraineté, de développement et d’espoir.

ELHADJ SAMBI TOURÉ

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *