Depuis 2020, le Mali est au cœur d’un jeu diplomatique complexe où les discours officiels des grandes organisations et puissances occidentales peinent à masquer des démarches souvent contradictoires. L’Union africaine (UA), les États-Unis d’Amérique et l’Union européenne (UE) illustrent, chacune à leur manière, une relation faite de sanctions politiques, de gestes d’ouverture calculés et de coopérations sélectives. Une posture ambivalente qui alimente, à Bamako, un profond sentiment d’incohérence et de doubles standards.

L’Union africaine. Elle a suspendu le Mali en août 2020 après le renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta, avant de lever provisoirement la sanction en octobre de la même année à la faveur d’une transition civile. Mais le second coup d’État de mai 2021 a conduit à une nouvelle suspension, toujours en vigueur en 2026, officiellement justifiée par l’absence de retour à l’ordre constitutionnel, d’élections crédibles et d’institutions civiles pleinement fonctionnelles.
Pourtant, cette fermeté de principe est aujourd’hui mise à mal par les signaux envoyés par l’organisation panafricaine elle-même. L’audience accordée le 29 janvier 2026 par le Président de la Transition, le Général Assimi Goïta, au Dr Mamadou Tangara, représentant spécial et Chef du Bureau de la MISAHEL, marque un tournant symbolique. L’émissaire de l’UA ne s’est pas contenté d’un échange protocolaire : il a plaidé pour une coopération « sur de nouvelles bases », reconnu explicitement l’existence de l’Alliance des États du Sahel (AES) et annoncé une tournée prochaine du président en exercice de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, au Mali et dans les pays sahéliens.
Dès lors, une question centrale se pose : comment maintenir une suspension politique totale tout en multipliant les gestes d’ouverture et les initiatives diplomatiques ? Cette ambiguïté fragilise la crédibilité de l’UA et renforce l’idée, largement répandue au Mali, d’un traitement sélectif des transitions africaines selon des considérations plus politiques que de principe.
Les États-Unis. La posture américaine n’est guère plus lisible. D’un côté, la visite à Bamako de Nick Checker, haut fonctionnaire américain, se veut un signal de respect pour la souveraineté du Mali et de volonté de « corriger les erreurs politiques » passées. Washington affiche son intention de renforcer la coopération bilatérale et de consulter les pays du Sahel sur les enjeux sécuritaires et économiques communs.
De l’autre côté, les actes contredisent le discours. En octobre 2025, l’administration Trump inscrit le Mali sur la liste des pays soumis au programme pilote de « visa bond », imposant une caution pouvant atteindre 10 000 dollars pour certains visas. Certes, cette mesure est retirée avant son entrée en vigueur, le 26 octobre 2025, après la réaction ferme de Bamako. Mais la contradiction resurgit dès le 1ᵉʳ janvier 2026, avec une proclamation américaine plaçant le Mali sur une liste de pays soumis à de fortes restrictions d’entrée pour des raisons de « sécurité nationale ».
Le paradoxe est frappant : comment prétendre vouloir améliorer les relations tout en fermant les portes de son territoire ? Comme le rappelle la sagesse africaine, sin fila de be sira bo — c’est la fréquentation mutuelle qui balise la route. À Bamako, cette démarche américaine appelle à la prudence et à une lecture lucide des intérêts stratégiques souvent dissimulés derrière les discours de partenariat.
L’Union européenne. La relation entre le Mali et l’Union européenne se situe dans un entre-deux assumé. Il n’y a pas de rupture formelle, mais une relation fortement restreinte. L’UE maintient des sanctions ciblées, prolongées jusqu’en décembre 2026, visant des personnes et entités accusées d’entraver la transition ou de menacer la stabilité. Gel des avoirs, interdictions de visa et critiques publiques rythment un dialogue politique tendu, parfois conflictuel.
Dans le même temps, l’UE continue une coopération de terrain, notamment dans les domaines humanitaire, éducatif et culturel. La récente visite de l’ambassadrice Bettina Muscheidt à Tombouctou, en prélude au Festival Vivre Ensemble, illustre cette approche pragmatique : soutenir les populations tout en maintenant une pression politique sur les autorités centrales.
Triple contradiction. Pris ensemble, ces trois cas dessinent une constante : sanctions politiques d’un côté, coopération sélective et gestes d’ouverture de l’autre. Pour le Mali, cette situation confirme que les relations internationales actuelles ne relèvent ni d’une rupture franche ni d’une normalisation assumée, mais d’un jeu d’équilibre où chaque acteur avance selon ses propres intérêts.
Sur le plan prospectif, ces partenaires sont face à un choix clair : adapter leurs doctrines aux réalités sahéliennes en assumant un dialogue cohérent, ou persister dans des approches ambiguës qui nourrissent méfiance et rejet. À Bamako, le message reste inchangé : la coopération est possible, mais elle ne peut se bâtir durablement sur l’incohérence, l’hypocrisie et les doubles standards.

PAR EL HADJ SAMBI TOURE

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *