Bamako croyait en avoir fini. Ou, du moins, voulait y croire. À peine l’année 2026 entamée, la capitale redécouvre un spectacle devenu tristement familier : files interminables devant les stations-service, regards résignés, moteurs coupés et nerfs à vif. La ville n’est pas encore à l’arrêt complet, mais le malaise est là, diffus, persistant, comme un mauvais souvenir qui refuse de s’effacer. La crise du carburant n’a pas disparu ; elle s’était simplement assoupie, avant de se rappeler à nous.
Les populations patientent des heures pour quelques litres, ce précieux sésame sans lequel travailler, se déplacer ou simplement vivre devient un parcours du combattant. La résilience, encore elle, tient lieu de politique publique. On endure, on s’adapte, on serre les dents. Mais jusqu’à quand ?
Les premiers signaux d’alerte sont déjà visibles. Après Sky Mali, Air Burkina annonce des perturbations de ses vols vers Bamako et Dakar, évoquant des difficultés graves d’approvisionnement en carburant à l’aéroport international Modibo Keïta. Ce n’est plus seulement la rue qui souffre, c’est désormais le ciel. Quand l’aviation commence à rationner, c’est que la crise a changé d’échelle.
Avions-nous crié victoire trop tôt ? Les faits semblent répondre par l’affirmative. Certes, fin 2025, l’arrivée de convois escortés avait apporté un soulagement partiel. Mais l’amélioration était fragile, conditionnelle, temporaire. En ce début 2026, les stations fonctionnent toujours de manière erratique, avec rationnements officieux, pénuries intermittentes et flambée des prix sur les marchés parallèles. Le carburant circule, mais mal ; il arrive, mais au compte-gouttes.
Les conséquences sectorielles sont déjà tangibles. Le transport urbain et interurbain commence à se gripper : taxis, motos, bus et camions de marchandises ralentissent, renchérissant les coûts et perturbant l’approvisionnement des marchés. La production d’électricité, déjà structurellement fragile, s’en trouve affectée, ouvrant la voie à de nouveaux délestages prolongés. Quant à l’aéroport de Bamako, désormais touché par les pénuries de kérosène, il devient le symbole d’un pays énergétiquement à flux tendu, dépendant de corridors vulnérables.
À court terme, sans amélioration sécuritaire nette sur les axes d’approvisionnement, les pénuries sporadiques risquent de s’installer durablement, avec leur cortège d’effets inflationnistes et de tensions sociales. Le carburant cher est toujours un impôt déguisé sur les plus pauvres.
À moyen terme, la crise agit comme un révélateur brutal : notre pays reste dangereusement exposé aux chocs logistiques externes. Elle impose une réflexion stratégique sérieuse sur les capacités de stockage, la diversification des routes d’approvisionnement, la sécurisation durable des corridors et l’investissement réel dans des alternatives énergétiques crédibles. Sans cela, chaque accalmie ne sera qu’un répit avant la prochaine asphyxie.
En définitive, sans sombrer dans le catastrophisme, une chose est claire : la crise du carburant à Bamako n’est ni réglée ni maîtrisée. Elle est suspendue à des équilibres précaires, dépendante d’un contexte sécuritaire instable et d’une logistique sous contrainte. En 2026, elle pourrait encore peser lourdement sur l’économie et le quotidien des Maliens. Le fantôme est revenu. Et cette fois, il faudra plus que la résignation pour l’exorciser.
Dans cette crise naissante, un élément frappe par son absence : la parole officielle. Là où, l’an dernier, la communication gouvernementale (certes minimaliste mais régulière) avait permis d’encadrer les sacrifices et d’organiser une solidarité nationale contrainte, le silence actuel inquiète. Or, en matière de crise, le vide communicationnel est toujours comblé par les rumeurs, les spéculations et la défiance.

Par Modibo KONE

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