20 janvier 1961, vraie ou fausse date de création de l’armée malienne ? En tout cas, elle est et restera inscrite en lettres d’or dans les annales de l’histoire comme l’un des tournants majeurs dans la concrétisation de notre souveraineté nationale et l’affirmation de notre fierté et de notre dignité de Maliens. En effet, c’est le 20 janvier 1961 que le président Modibo Keïta, après son investiture devant l’Assemblée nationale, le corps diplomatique accrédité dans notre pays, a solennellement demandé l’évacuation des troupes coloniales françaises du territoire malien… Le dernier soldat français quittera notre sol le 5 septembre 1961.
De cette date emblématique à ce jour, la vaillante armée malienne aura été au front, sur les champs de l’honneur et de la gloire ; des épreuves ont jalonné son parcours, des tourments, des frictions et des problèmes de discipline n’ont pas manqué. Mais la grande muette dont sont issus deux des quatre présidents que le Mali a connus, « débout sur les remparts », est devenue progressivement une institution loyale de la République au service de la démocratie malienne vouée exclusivement au développement socio-économique, à la sauvegarde de la paix et de la sécurité « au dedans ou au dehors » de nos frontières.
Des maquis tanzaniens au Congo, des oueds algériens à la forêt centrafricaine, en passant par le Rwanda, le Liberia et la Sierra-Leone…, de Ouahigouya à Abeïbara et Tinzawaten, les historiens chanteront le ‘’janjo’’, à l’occasion de ce cinquantenaire, pour ces hommes et femmes qui ont honoré l’uniforme malien pour avoir protégé et défendu l’intégrité territoriale du Mali, aidé à libérer des peuples frères sous le joug du colonialisme et de l’apartheid, aidé à imposer et maintenir la paix et la sécurité, protégé et défendu les populations civiles.
L’armée malienne, c’est aussi cela, cette dimension et cette vocation panafricaine conformément à l’engagement des pères fondateurs. Voici la belle page de l’histoire de notre armée, fierté nationale.

De l’armée coloniale à l’armée fédérale
«Vous voulez arriver au Soudan par l’Algérie ? Vous n’y réussirez pas. Vous vous perdrez dans les sables du Sahara et vous ne les traverserez pas. Mais si, profitant des voies naturelles qui nous sont offertes, vous vous servez du fleuve Sénégal pour gagner la route du Soudan et les rives du Niger, vous y créerez une colonie française qui comptera parmi les plus belles du monde». L’homme qui tient ces propos est un officier français, le Général Louis Faidherbe. En somme, en 1863… la conquête du Soudan est en chantier. « FEDRABA » en sera le principal artisan. Elle se fera suivant son plan opérationnel et son timing, par la force et par la diplomatie : Sabouciré en 1878, Kita en 1881, Bamako en 1883, Ségou en 1890, Nioro en 1891, Tombouctou en 1894, Sikasso en 1898, Gao en 1899… Et au Kénédougou, dernier rempart et bastion de la résistance, le tata cède sous les mortiers et canons de l’envahisseur ; « plutôt la mort que la honte », Babemba refuse de capituler et se donne la mort.
La boucle est bouclée, le pays des Fama et des Mansa est soumis; mais non sans combattre héroïquement. Le territoire malien, désormais unifié et dénommé Haut-Sénégal-Niger (puis Soudan français en 1920) devient, en 1895, une colonie française intégrée à l’Afrique-Occidentale française avec une portion de la Mauritanie, du Burkina Faso et du Niger. Kayes devient son chef-lieu pour laisser la place, en 1907, à Bamako.
Incorporés de force dans l’armée coloniale, fort de 275.000 hommes dont 122.300 ouest-africains et dédaigneusement appelés tirailleurs sénégalais, les Soudanais ont mouillé le maillot ( la tenue) pour libérer par deux fois la France en faisant preuve de bravoure et d’héroïsme dans les tranchées de Verdun, en Indochine, et en Europe même. Mais il aura fallu cinquante ans après la Seconde guerre mondiale pour que la France reconnaissante accepte d’aligner les pensions des « anciens combattants » nègres sur ceux de leurs compagnons d’arme blancs. Mais ça aussi, c’est une autre histoire.
Disons simplement qu’avant d’octroyer l’indépendance à la Fédération du Mali, la France colonisatrice n’avait laissé qu’un embryon d’armée constitué autour du seul bataillon autonome du Soudan occidental (BASO) composé de Soudanais et de Sénégalais basés à Kayes.
Les origines de l’armée malienne sont donc à situer en 1959, dans la courte saga de la Fédération du Mali et de son éclatement dû essentiellement à de profondes divergences politiques et stratégiques entre les deux leaders soudanais et sénégalais, Modibo Keïta et Léopold Sédar Senghor. Tandis que Léopold Sédar Senghor du Sénégal prônait et préconisait des relations privilégiées et des accords de défense avec la Métropole, Modibo Keïta du Soudan était un irréductible partisan d’une souveraineté totale notamment en matière de défense.
Très tôt des divergences apparurent donc entre les deux entités fédérales, notamment lorsqu’il s’était agi de pourvoir au commandement de l’armée de la Fédération du Mali. Le premier accroc sérieux dans le fonctionnement des institutions de la fédération du Mali eut lieu fin juillet à l’occasion de la nomination du Chef d’état-major.
Le 30 juillet 1960, le conseil des ministres du gouvernement fédéral arrête la nomination du Colonel Soumaré (un Sénégalais qui a des attaches soudanaises) au poste de chef d’état-major. Mamadou Dia, ministre de la Défense, qui avait lui, proposé le colonel Fall, refusera de contresigner le décret comme l’exige l’article 14 de la Constitution fédérale du 18 juin 1960. Il protestait ainsi contre ce qu’il considérait comme un empiètement sur ses prérogatives.
Cela aura de lourdes conséquences sur la suite des événements… La suite est connue : la fédération du Mali ne survivra pas au complot de l’impérialisme, elle éclatera dans la nuit du 18 au 19 août 1960.
En fin stratège, sans avoir fait une école de guerre, le visionnaire Modibo Keïta, avait anticipé sur les évènements et pris la décision de rapatrier, dès le 15 février 1959, le capitaine Pinana Drabo qui servait à Antananarivo à Madagascar, pour lui confier la mission de bâtir une armée nationale. Le capitaine Pinana donc, maître d’œuvre de l’armée malienne en gestation, rappellera tous les officiers soudanais déployés à travers le monde au service de l’armée de la communauté française : les capitaines Sékou Traoré et Kélétigui Drabo, les lieutenants Bougari Sangaré et Demba Diallo, puis tous les sous-officiers et hommes du rang déployés à travers les unités de la communauté, au Sénégal, en Guinée, au Niger, en Haute Volta (actuel Burkina Faso), au Dahomey (actuel Bénin), au Togo, etc. Ces pères fondateurs et pionniers, pour servir la patrie, furent regroupés au camp de N’Tomikorobougou appelé à l’époque « Camp Guifflot » pour donner naissance à un embryon d’armée nationale commandée par le capitaine Pinana Drabo qui était alors l’officier malien le plus ancien dans le grade le plus élevé, celui de capitaine.
Chassés du Sénégal après avoir été arrêtés et séquestrés le 21 août 1960, le président Modibo Keïta et les responsables soudanais arrivent à Bamako au petit matin, accueillis en héros par un peuple uni et debout comme un seul homme. Bien que viscéralement acquis à l’idée de la Fédération, le Soudan doit s’assumer. L’Assemblée soudanaise donne les pleins pouvoirs au gouvernement de la République soudanaise et déjà le 31 août 1960, un décret du président Modibo Keïta, par ailleurs ministre de la Défense crée et organise, en République soudanaise, un bataillon commandé par le capitaine Pinana Drabo et un État-major commandé par le Capitaine Sékou Traoré qui avaient à leurs côtés comme officiers d’état-major : le capitaine Tiemoko Konaté, les lieutenants Demba Diallo et Malick Diallo et le sous-lieutenant Boukary Sangaré.

De l’armée
fédérale
à l’armée
nationale
L’histoire de l’armée malienne fait corps avec celle de la République. Une République née un certain 22 septembre 1960. Ce jour-là, dans la fierté et la dignité retrouvée et dans l’exaltation nationale du Collège Technique de Bamako (actuel Lycée technique), la Vox populi, par ses légitimes représentants, notamment l’Union des Travailleurs du Soudan (Mamadou Fanta Mady Sissoko), le Mouvement Soudanais pour la Paix (Sani Moussa Diallo), la présidente des femmes du Soudan Mme Awa Keïta… demande le rappel, sans délai, de tous les fils du pays engagés sur les fronts à travers le monde et que le pays soit doté ipso facto d’une armée nationale, composée de Maliens et commandée par des Maliens.
L’appel et la recommandation ne tomberont pas dans l’oreille d’un sourd. Déjà le 29 septembre 1960, un accord est conclu avec Paris en vue du regroupement sur la base de Kati, près de Bamako, de diverses troupes françaises stationnées à Gao, Tombouctou, Kayes, Ségou et Nioro ainsi qu’en d’autres lieux du pays et le 1er octobre 1960 (soit 8 jours seulement après la proclamation de l’indépendance et 2 jours après l’adhésion du Mali à l’ONU comme 98ème membre), le président Modibo Keïta, à travers une allocution radiodiffusée, annoncera la naissance de l’armée malienne.
Et le même 1er octobre 1960, le chef d’État-major de l’armée malienne, le capitaine Sékou Traoré, après l’allocution du commandant en chef, ministre de la Défense, Modibo Keïta, rassemble ses hommes et leur tient le premier discours d’un Chef militaire malien.

Quelques jours plus tard, le 12 octobre 1960, l’armée malienne fut présentée au président Modibo Keïta à travers une cérémonie solennelle sur la Place Maginot, l’actuelle place du Souvenir, en face du ministère de l’Éducation nationale et de la mairie.
Trois mois plus tard, le 20 janvier 1961, après avoir été adoubé par l’Assemblée nationale et investi à l’unanimité comme chef de l’État, le président Modibo Keïta invite le corps diplomatique accrédité dans son pays et leur annonce sa décision…
Les troupes françaises sont donc priées de plier bagages, telle est la volonté et la position clairement affirmées des nouvelles autorités souveraines de Bamako. Volonté de matérialiser l’indépendance ? Affirmation de la souveraineté ? Ou une manifestation de solidarité sans faille à l’égard du peuple frère algérien qui à travers le FLN était passé à la lutte armée contre l’armée coloniale ?
Les historiens diront que l’anticolonialiste, le progressiste et panafricaniste Modibo Keïta n’était pas homme à laisser sur son territoire une armée coloniale continuer de dominer et d’asservir un peuple frère qui lutte pour recouvrer sa liberté et sa dignité. Mais ça c’est une autre histoire également. Continuons et disons simplement, comme le président de l’AMEMOK (Association pour la Mémoire de Modibo Keïta), M. Sanounou Keïta que « Dans les conditions de l’époque, pour les combattants de l’indépendance, ce fût un acte courageux, téméraire, patriotique et surtout visionnaire de créer dès le 1ᵉʳ octobre 1960 notre armée et d’exiger dès le 20 janvier 1961 l’évacuation des bases militaires maliennes qui étaient occupées par les troupes coloniales. ».
Mais l’histoire retiendra que c’est à partir de juin 1961 que l’armée coloniale a commencé son retrait de notre territoire. Ainsi de juin à septembre 1961, toutes les bases françaises ont été évacuées. La dernière, la Base 162 de Bamako, située à l’actuelle place d’armes du Génie, sera évacuée le 5 septembre 1961. C’est donc ce 5 septembre 1961 et non le 20 janvier 1961 que le dernier contingent des militaires français a quitté le sol malien. Cela se passa au cours d’une solennelle cérémonie militaire au cours de laquelle le drapeau malien a été hissé à la place du drapeau français. C’est pour cette raison du reste que l’avenue reliant le monument de la paix à celui de l’indépendance sera baptisée, «Avenue du 5 septembre 1961».

Une armée
nationale
et panafricaine
C’est le 3 août 1961, que l’Assemblée nationale souveraine du Mali, a adopté la loi N°81/AN-RM portant organisation générale de la défense, dont l’ambition était d’assurer en tout temps, en toute circonstance, contre toutes les formes d’agressions, la sûreté et l’intégrité du territoire, ainsi que la sauvegarde de la vie des populations. Elle pourvoyait, en outre, le respect des alliances, des traités et des accords internationaux.
Avec la naissance de l’armée malienne, notre pays ne confiera plus de responsabilité de défense à une puissance tierce et développera d’ailleurs une diplomatie militaire multiforme et diversifiée, fondée sur l’intégration et la recherche de la paix et de la sécurité dans le monde.
Qu’à cela ne tienne, le concept de souveraineté militaire au double plan interne et externe ne nuira pas à la coopération technique avec des puissances étrangères, notamment en ce qui concerne la formation des cadres maliens. Nombre d’entre eux ont ainsi été formés dans les grandes académies militaires en France, dans l’ex-URSS, aux États-Unis, en République Fédérale d’Allemagne, en Roumanie, en ex-Yougoslavie.
Après l’éclatement de la Fédération du Mali, le président Modibo Keïta fera appel au Général Abdoulaye Soumaré, celui-là même par qui la crise au sein de l’exécutif fédéral a éclaté dans la nuit du 19 au 20 Août 1960, pour lui confier les destinées de la jeune armée nationale, pendant que le capitaine Pignana Drabo était envoyé à Ségou comme commandant en chef des armées.

Pour rappel, le Colonel Abdoulaye Soumaré avait été arrêté en même temps que Modibo Kéïta. Tandis que le président soudanais est expulsé manu militari vers Bamako, l’officier sénégalais de l’armée française sera renvoyé en France. Mais les deux gardent contact, fidélité et loyauté. Après la proclamation de l’Indépendance, Modibo Keïta proposera au colonel Soumaré de rentrer à Bamako pour l’aider à mettre sur pied une armée nationale dédiée à la cause du Mali et de l’Afrique. L’officier n’hésitera pas à rejoindre son ami et à se mettre à la disposition du Mali. Nous sommes en décembre 1960. A peine débarqué de Paris, le Colonel Abdoulaye Soumaré est nommé le 28 décembre 1960 chef d’état-major de l’armée de la République du Mali forte déjà de 1 300 patriotes et élevé le lendemain au grade de Général de Brigade.
Le nouveau Chef d’État-major poursuivra la politique d’appel sous le drapeau et de rapatriement des soldats maliens engagés sur les fronts extérieurs, une politique on le sait initiée par le Capitaine Pignana Drabo. C’est dans ce cadre que le Général Soumaré fera revenir de Saint-Cyr, six jeunes aspirants, dont le futur Général Moussa Traoré, pour compléter leurs études sur le terrain dans la formation des hommes et au commandement des unités.
Avec l’éclatement de la Fédération, les architectes de l’armée ont dû privilégier cette approche pour fonder et redimensionner une armée qui se limitait en fait, outre les groupes nomades (GM) de Tombouctou, à deux bataillons : le BASO (Bataillon autonome du Soudan occidental basé à Kayes et le BASA (Bataillon saharien basé à Nioro).
Face au manque d’effectifs, les autorités militaires ont dû alors se contenter d’un redimensionnement autour de trois bataillons stratégiques: Ségou qui coiffait les secteurs de Tombouctou et Gao ; Kati qui commandait les zones militaires de Bamako et Kayes; et Kidal avec une compagnie saharienne motorisée (CSM).

La Rédaction

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