Dans notre pays, le Ramadan n’est jamais seulement un mois de jeûne. Il est un indicateur. Indicateur des fragilités sociales, des solidarités silencieuses, des tensions économiques, mais aussi des ressources morales profondes d’une nation qui traverse depuis plus d’une décennie une période d’incertitude sécuritaire et politique. Dans un pays engagé dans une transition institutionnelle et confronté à des défis multiformes depuis plus de 10 ans, le mois sacré de Ramadan (Sunkalo) prend une dimension qui dépasse largement le cadre cultuel : il devient un moment de recomposition intérieure et collective.
Chaque année, dès l’annonce de l’apparition du croissant lunaire, une transformation s’opère. Les rues de Bamako ralentissent en fin d’après-midi, les marchés connaissent une effervescence particulière, les mosquées se remplissent à la tombée de la nuit pour la prière de Tarawih. Mais derrière ces images familières se joue une dynamique plus profonde : celle d’une société qui, malgré les secousses, continue de se rassembler autour d’un socle commun.

La pédagogie de la patience
Le Mali d’aujourd’hui est marqué par des défis sécuritaires persistants, des déplacements internes de populations, des réorganisations institutionnelles et une pression économique accentuée par les fluctuations régionales et internationales. Dans ce contexte, le Ramadan agit comme une école collective de la patience.
Le jeûne n’est pas uniquement abstention de nourriture et de boisson ; il est discipline de soi. Cette discipline résonne particulièrement dans une société où l’attente (attente de stabilité, de sécurité, de développement) structure le quotidien. Les sermons des imams insistent sur la retenue, la maîtrise des passions, la solidarité. Ce discours moral prend une portée politique implicite : il rappelle que la transformation d’un pays commence aussi par la transformation des comportements individuels.
Ainsi, le Ramadan devient une sorte de « trêve morale » dans laquelle les conflits verbaux s’atténuent, les querelles de voisinage se suspendent, et l’appel à l’unité nationale trouve une caisse de résonance plus large.

Quid de l’Inflation et de la sobriété ?
Cependant, le mois sacré ne se vit pas hors du réel économique. La fluctuation des prix des denrées alimentaires (riz, sucre, huile, viande, gingembre…) pèse lourdement sur les budgets des ménages. La marmite, traditionnellement moment d’abondance et de partage, se trouve confronté à des contraintes inédites.
Face à cette situation, les familles réinventent leurs pratiques. Les tontines alimentaires se multiplient. Les achats groupés permettent d’amortir les coûts. Les produits locaux, parfois délaissés au profit de produits importés, retrouvent une place centrale dans les menus. Cette adaptation révèle une vérité essentielle : la spiritualité ne supprime pas les difficultés matérielles, mais elle offre un cadre pour les traverser avec dignité.
Le Ramadan rappelle que l’abondance ne se mesure pas uniquement à la quantité des plats disposés sur la natte. Elle se mesure à la qualité du lien social. Partager un bol de bouillie, quelques dattes et un thé peut avoir une valeur symbolique plus forte qu’un festin ostentatoire. Dans un monde où la consommation tend à définir le statut social, cette redéfinition de l’abondance est une leçon silencieuse mais puissante.

Et la Jeunesse face au numérique ?
Avec une population majoritairement jeune, notre pays vit également un Ramadan connecté. Les rappels religieux circulent sur WhatsApp, les prêches sont suivis en direct sur Facebook, les débats théologiques se déplacent sur YouTube. Cette numérisation de la spiritualité ouvre des opportunités – accès élargi au savoir religieux, diversité des points de vue, mais comporte aussi des risques : simplification excessive des discours, polarisation, importation de débats étrangers au contexte local.
Le défi est donc double : préserver l’ancrage malien de l’islam (historiquement marqué par le soufisme, la modération et la coexistence) tout en intégrant les outils du monde contemporain. Le Ramadan devient ainsi un laboratoire d’équilibre entre tradition et modernité.

Cohésion interreligieuse et identité nationale
Le Mali, malgré les crises, conserve un héritage précieux : une coexistence interreligieuse harmonieuse. Pendant le Ramadan, des gestes discrets témoignent de cette solidarité. Des voisins non musulmans participent à l’iftar ; des messages de fraternité circulent entre communautés.
Dans un contexte régional parfois marqué par des fractures identitaires, cette réalité mérite d’être consolidée. Le mois sacré offre une opportunité de rappeler que l’identité de notre pays ne se réduit pas à une appartenance religieuse exclusive, mais repose sur une histoire partagée, une culture de l’hospitalité et un sens profond de la communauté.

Du jeûne individuel à l’éthique publique
La question la plus exigeante reste peut-être celle-ci : comment traduire l’éthique du Ramadan dans la vie publique ? Le jeûne enseigne la maîtrise de soi, la justice, la compassion, la responsabilité. Ces vertus peuvent-elles irriguer la gouvernance, l’administration, les relations économiques ?
Si le Ramadan ne transforme pas durablement les pratiques sociales, il risque de devenir une parenthèse spirituelle sans effet structurel. Mais s’il inspire un engagement éthique renouvelé (lutte contre la corruption, souci du bien commun, respect de la parole donnée) alors il dépasse le cadre cultuel pour devenir un levier de transformation nationale.

Une conscience nationale renouvelée
Au fond, le Ramadan dans notre pays agit comme un miroir. Il révèle les vulnérabilités économiques, les fractures sociales, mais aussi la capacité d’entraide et de résilience. Dans un pays en transition, cette capacité est une ressource stratégique.
Le mois sacré rappelle que la force d’une nation ne réside pas uniquement dans ses institutions ou ses dispositifs sécuritaires, mais aussi dans sa cohésion morale. Dans les quartiers populaires comme dans les campagnes, dans les mosquées urbaines comme dans les villages reculés, le même appel retentit : patience, solidarité, responsabilité.
C’est pourquoi le Ramadan n’est pas seulement un temps religieux. Il est un moment de conscience nationale. Une invitation à aligner la spiritualité individuelle avec le destin collectif.
Comme chaque année donc, depuis 28 ans, le Quotidien des voix, vous propose des chroniques religieuses sur ce mois béni. Nulle prétention d’érudition, simple devoir de journaliste vis-à-vis d’un lectorat exigeant et ouvert dans la pratique de sa foi et qui attend des réponses auxquelles nous tentons de répondre avec notre ignorance. Seul Allah sait.

El Hadj Sambi Assa Touré

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