Depuis son arrivée au pouvoir, le général Assimi Goïta a fait de la lutte contre la corruption l’un des axes discursifs majeurs de la Transition. À l’occasion de la réception des vœux des forces vives de la nation ce lundi 12 janvier, le Président de la Transition revendique une « lutte implacable », sans « pitié ni complaisance », fondée sur l’action de la justice et l’activation systématique des audits du Vérificateur général. Une rhétorique de fermeté qui s’inscrit dans la continuité de ses prises de position antérieures, mais dont l’efficacité réelle mérite une lecture plus nuancée, au regard des résultats concrets, des limites structurelles et de la perception des Maliens.

Dès 2020, le président Assimi Goïta avait présenté la corruption comme l’un des facteurs centraux de l’effondrement de l’État malien. La Transaition devait, selon ses mots, « rompre avec l’impunité » et restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés. Le discours actuel prolonge cette ligne : il réaffirme le caractère non négociable de la lutte, insiste sur l’égalité devant la justice et met en avant l’outil technique de l’audit comme point de départ de toute action répressive. Le chiffre avancé (plus de 144 audits) vise à matérialiser l’effort et à démontrer que la lutte ne relève pas seulement de l’incantation politique.
Sur le plan des résultats, la Transition sous sa gouverne peut revendiquer des avancées indéniables. Les audits du Vérificateur général ont gagné en visibilité et en centralité dans l’action publique. Des dossiers longtemps enfouis ont été exhumés, des cadres civils et militaires ont été cités, parfois interpellés, et certains procès ont été engagés. Le renforcement des services de l’assiette et du recouvrement, salués par le chef de l’État, a permis une amélioration des recettes dans un contexte économique contraint, notamment durant l’embargo imposé par la CEDEAO. Le paiement régulier des salaires, brandi comme preuve de résilience, participe du même narratif : l’État tient, malgré l’adversité, grâce à une meilleure discipline financière.
Mais cette lecture positive se heurte à une perception publique plus ambivalente. Si l’opinion publique reconnaît un changement de ton et une plus grande audace dans la dénonciation des pratiques corruptives, elle reste dubitative quant à la profondeur réelle de la rupture. La lutte apparaît encore, pour nombre de Maliens, largement sélective, concentrée sur des figures héritées des régimes précédents ou des personnalités dissonantes, tandis que peu de personnalités de premier plan issues de la Transition ont été durablement inquiétées. Cette asymétrie alimente le soupçon d’une justice à géométrie variable, affaiblissant quelque peu la promesse présidentielle d’impartialité absolue.

Par ailleurs, la lutte contre la corruption demeure essentiellement répressive et postérieure aux faits. Les audits, aussi nombreux soient-ils, interviennent après la mauvaise gestion. Or, la prévention (réforme des procédures, transparence budgétaire, protection des lanceurs d’alerte, digitalisation systématique) reste le parent pauvre du dispositif. Sans transformation structurelle de l’administration et sans indépendance renforcée de la justice, le risque est grand que la lutte se réduise à une succession de coups d’éclat, politiquement rentables mais institutionnellement fragiles.

Le discours d’Assimi Goïta place la Transition à un carrefour. Soit la lutte contre la corruption devient un véritable pilier de refondation de l’État, avec des règles claires, applicables à tous, y compris au sommet du pouvoir ; soit elle restera un instrument de légitimation politique, puissant dans le verbe mais vulnérable dans la durée. La crédibilité future de cette vision dépendra moins du nombre d’audits annoncés que de la capacité du pouvoir à accepter que la justice puisse, un jour, regarder aussi du côté de ses propres rangs.
En définitive, la lutte contre la corruption sous la Transition est réelle, visible, mais encore inachevée. Elle a rompu avec l’indifférence du passé, sans toutefois réussir pleinement à rompre avec la culture de l’impunité. Le défi d’Assimi Goïta n’est plus de promettre la fermeté, mais d’en administrer la preuve irréfutable.

Par El Hadj Sambi Assa Touré

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