La confirmation, le 9 février 2026, par la Cour d’appel de Bamako, de la condamnation de l’ancien Premier ministre Moussa Mara à deux ans de prison dont un ferme pour « atteinte au crédit de l’État » dépasse largement le sort personnel d’un homme politique. Elle pose, avec une acuité particulière, la question du rapport de la Transition à la parole critique, à la dissidence civile et à la gestion politique du désaccord en période exceptionnelle.

La question n’est pas de savoir si Moussa Mara avait raison ou tort sur le fond. Elle est ailleurs. Elle interroge la rationalité stratégique d’un pouvoir de transition confronté à des défis existentiels autrement plus importants : sécurité, souveraineté, économie, cohésion sociale. Dans un tel contexte, chaque décision judiciaire à forte portée symbolique produit des effets politiques, internes comme externes, voulus ou non.
Fallait-il confirmer la condamnation ou privilégier l’apaisement par une mesure de clémence ? Qu’est-ce que le Mali gagne, concrètement, à incarcérer des anciens hauts responsables de l’État, des journalistes ou des intellectuels pour des délits d’opinion ? Et surtout, qu’est-ce qu’il risque de perdre durablement en termes de capital politique, d’intelligence nationale et de respiration démocratique minimale ?
Ces interrogations sont dérangeantes, parfois inconfortables, mais elles sont légitimes et nécessaires. Elles touchent à la nature même de la Transition : est-elle un moment de restauration autoritaire de l’ordre, ou une phase de refondation lucide de l’État ? Peut-on reconstruire la souveraineté en réduisant l’espace du débat ? La fermeté judiciaire est-elle toujours synonyme de force politique ?
Sans angélisme ni procès d’intention, le quotidien des sans voix propose une lecture structurée et critique de cette affaire emblématique. Non pour défendre un homme, mais pour interroger une trajectoire. En distinguant ce que la Transition pense gagner, ce qu’elle gagne réellement et ce qu’elle risque de perdre, il s’agit d’ouvrir un débat salutaire sur la gouvernance de notre pays en février 2026, à l’heure où l’Histoire observe, et où chaque choix pèse plus lourd que les mots qui l’ont déclenché.
Libérer Moussa Mara : une option politiquement plus payante ?
Politiquement, oui. La libération de Moussa Mara aurait sans doute été plus avantageuse pour la Transition, sans pour autant remettre en cause l’autorité de la Justice. Pourquoi ? Parce que l’ancien Premier ministre n’est ni un criminel économique, ni un chef de réseau terroriste, ni un acteur de déstabilisation armée. Il est poursuivi pour un délit d’expression, fût-il jugé excessif, maladroit ou politiquement incorrect.
Dans les périodes de transition réussies, la ligne de partage est claire : tolérance zéro pour les crimes lourds, souplesse calculée pour la parole politique. Le Ghana post-militaire, l’Afrique du Sud post-apartheid ou encore le Bénin après la Conférence nationale 1990 ont compris que la clémence ciblée n’est pas une faiblesse, mais un outil de pacification stratégique.
Une décision de grâce, de sursis total ou d’amnistie aurait envoyé plusieurs signaux forts. À l’intérieur, un message d’apaisement et de maturité politique ; à l’extérieur, une démonstration de confiance institutionnelle ; aux citoyens, la preuve que l’État malien est suffisamment solide pour ne pas se sentir menacé par des mots.
En choisissant la voie de la fermeté maximale, la Transition a opté pour une lecture strictement répressive de la parole critique. Or, la force d’un État ne se mesure pas à sa capacité à punir ceux qui parlent, mais à sa capacité à encaisser la critique sans vaciller. La libération de Moussa Mara aurait privé ses propos de toute aura victimaire et désamorcé une polémique appelée, désormais, à s’inscrire durablement dans la mémoire politique nationale.
Ce que la Transition pense gagner en confirmant la condamnation
Du point de vue des autorités de la Transition, la confirmation de la condamnation répond à une logique politique précise. Il s’agit d’abord d’affirmer l’autorité de l’État. Le message est clair : nul n’est et ne sera au-dessus de la loi, fut-t-il un ancien Premier ministre. Dans un contexte de refondation, cette démonstration de fermeté est perçue comme un acte fondateur.
Ensuite, la condamnation vise un objectif dissuasif. Le cas Moussa Mara sert d’exemple. Il s’agit de discipliner l’espace public, de rappeler que la parole politique n’est pas sans conséquences, et d’instaurer une forme de prudence, voire d’autocensure, chez les acteurs publics, journalistes et leaders d’opinion.
Enfin, la décision judiciaire répond à une attente d’une frange de l’opinion favorable à la Transition. Pour cette base militante, souvent radicalisée par des années de frustrations, ces condamnations symbolisent une revanche contre les anciennes élites et la fin supposée de l’impunité d’hier. À court terme, cela peut renforcer un noyau dur de soutien politique.
Mais ces gains escomptés reposent sur une hypothèse fragile : celle selon laquelle la peur judiciaire produirait durablement de la stabilité. Or, l’histoire politique montre que la coercition verbale consolide rarement un pouvoir sur le long terme. Elle crée de l’obéissance apparente, mais nourrit souterrainement la défiance, le ressentiment et la victimisation de ceux qui sont sanctionnés.

Ce que le Mali gagne réellement : un bilan maigre
Lorsqu’on dépasse l’intention politique affichée pour analyser les effets réels et mesurables, le bilan de ces condamnations apparaît nettement plus fragile, voire contre-productif. Sur le plan sécuritaire d’abord, l’incarcération d’un ancien Premier ministre, de journalistes ou d’intellectuels ne neutralise aucune menace armée. Elle ne protège aucun village, ne sécurise aucune route stratégique, ne réduit ni l’emprise territoriale ni la capacité de nuisance des groupes terroristes. La sécurité nationale se joue sur les fronts militaires, logistiques et communautaires, pas dans les geôles réservées aux délits d’opinion.
Sur le plan économique ensuite, les signaux envoyés sont préoccupants. En donnant le sentiment que la parole publique est pénalement exposée, l’État alimente l’image d’un pays à fort risque juridique et politique. Cette perception nourrit la frilosité des investisseurs, refroidit les partenaires techniques et financiers, et encourage l’autocensure des cadres nationaux. Or, un pays en transition a besoin d’initiatives, d’innovation et de débat stratégique, pas de prudence excessive ni de retrait silencieux des compétences.
Sur le plan institutionnel enfin, l’équation devient délicate. Une justice perçue comme intransigeante sur les mots, mais parfois lente ou impuissante face aux crimes économiques majeurs, aux détournements de fonds ou aux scandales financiers, voit sa crédibilité morale s’éroder. Elle peut inspirer la crainte, mais perd le respect profond qui fonde l’autorité durable des institutions. Or, l’histoire politique enseigne qu’une institution respectée est toujours plus forte, plus légitime et plus stabilisatrice qu’une institution simplement redoutée.
En définitive, le Mali ne gagne ni en sécurité tangible, ni en attractivité économique, ni en solidité institutionnelle. Il gagne tout au plus un silence provisoire, souvent confondu à tort avec la stabilité, mais qui masque mal les tensions latentes et les frustrations accumulées.
Ce que nous perdons en remplissant les prisons de paroles
La première perte, souvent sous-estimée, est celle de l’intelligence nationale. Qu’on apprécie ou non Moussa Mara et d’autres figures poursuivies, il s’agit de profils formés, expérimentés, dotés de réseaux internationaux et porteurs d’une mémoire institutionnelle précieuse. Dans un contexte de transition, cette mémoire de l’État constitue un capital stratégique. La neutraliser socialement par l’incarcération ou la marginalisation judiciaire revient à priver le pays de ressources intellectuelles capables d’éclairer les choix complexes du moment. Un État en refondation a besoin de toutes ses compétences, y compris de celles qui dérangent.
La deuxième perte est celle de la pluralité du débat patriotique. Le patriotisme n’est ni uniforme ni discipliné par décret. Il peut être critique, inconfortable, parfois maladroit ou excessif, mais il participe à la vitalité d’une nation. En judiciarisant la parole politique et médiatique, l’État ne construit pas l’unité nationale ; il fabrique d’abord le silence, puis le ressentiment. Or, le silence contraint n’est jamais synonyme de consensus. Il alimente les frustrations souterraines, radicalise les positions et fragilise, à terme, la cohésion sociale que la Transition prétend renforcer.
Enfin, la Transition perd une occasion majeure de démontrer sa confiance en elle-même. Un pouvoir sûr de sa trajectoire et de sa légitimité n’a pas besoin de pénaliser la critique pour s’imposer. Il accepte la contradiction comme un signe de normalisation politique et comme un outil d’ajustement de l’action publique. L’histoire politique est constante : les transitions qui criminalisent la parole finissent par en devenir prisonnières. Elles substituent la peur au débat, l’obéissance au consentement, et s’exposent ainsi à une fragilisation durable de leur autorité morale.
En remplissant les prisons de paroles, le Mali risque donc de perdre bien plus qu’il ne croit préserver : sa capacité d’intelligence collective, sa respiration démocratique minimale et la confiance profonde entre l’État et ses citoyens.

Ce que l’élargissement aurait permis de gagner
Juridiquement, l’élargissement de l’ancien Premier ministre Moussa Mara aurait coûté très peu à l’État. Les mécanismes existaient : sursis total, liberté provisoire, grâce ou mesure d’apaisement exceptionnelle, sans remise en cause formelle de l’autorité judiciaire. Aucune de ces options n’aurait fragilisé l’ordre légal ni ouvert une brèche d’impunité. Au contraire, elles auraient démontré que la loi peut s’exercer avec discernement, surtout lorsqu’il s’agit de délits d’expression et non de crimes lourds contre la nation.
Politiquement, les gains auraient été considérables. D’abord, de l’oxygène politique dans un climat déjà marqué par la tension, la fatigue sociale et la polarisation. Un geste d’élargissement aurait desserré l’étau, apaisé les esprits et déplacé le débat du terrain émotionnel vers celui des idées. Ensuite, une crédibilité internationale renforcée. À l’heure où notre pays est scruté sur la qualité de sa gouvernance, de sa justice et de son rapport aux libertés publiques, un tel acte aurait été interprété comme un signe de maturité institutionnelle et de confiance dans la trajectoire de la Transition.
Mais le gain le plus stratégique aurait été la cohésion nationale. Libérer n’est pas absoudre. C’est reconnaître que la construction nationale, dans des périodes exceptionnelles, exige parfois plus de hauteur que de sévérité. C’est admettre que l’unité ne se décrète pas par la contrainte, mais se cultive par l’inclusion, même critique. Un État fort n’est pas celui qui frappe systématiquement, mais celui qui sait quand il n’est pas nécessaire de frapper.
Enfin, l’élargissement aurait envoyé un message clair aux citoyens : la Transition ne confond pas autorité et crispation, ni fermeté et fermeture. Elle se sait suffisamment solide pour tolérer la parole discordante sans y voir une menace existentielle. Ce type de signal, rare mais puissant, aurait renforcé la confiance entre gouvernants et gouvernés, condition essentielle de toute refondation durable.

Gouverner par la peur ou par la confiance ?
La question centrale n’est donc pas celle de la culpabilité pénale de Moussa Mara. Elle est plus fondamentale, presque philosophique : comment un État en refondation choisit-il de gouverner la parole publique ? Par la peur ou par la confiance ? Par la dissuasion judiciaire ou par la solidité de sa vision politique ? Ce choix n’est jamais neutre. Il structure durablement la relation entre l’État et les citoyens.
En confirmant cette condamnation, la Justice a sans doute remporté une bataille d’autorité. Elle a rappelé la force de la norme, la capacité de sanction, la verticalité de l’institution. Mais cette victoire immédiate pourrait masquer une perte stratégique plus profonde. Car à force de gouverner par la crainte, on appauvrit l’espace public, on réduit la parole à des murmures, on remplace le débat par l’auto-censure. Or, un pays qui se refonde dans le silence ne se reconstruit pas ; il se fige.
Le risque est là : perdre la guerre de l’intelligence collective. Une nation en crise a besoin de toutes ses voix, même discordantes, pour penser ses impasses et inventer ses solutions. Elle a besoin de confrontation d’idées, non de leur criminalisation. Elle a surtout besoin de réconciliation politique minimale, car aucune transition ne peut durer sur la seule logique de l’exclusion et de la sanction.
Les mots peuvent blesser, certes. Ils peuvent choquer, irriter, diviser. Mais les prisons, elles, laissent des cicatrices plus profondes : dans les consciences, dans les mémoires, dans le rapport à l’État. Gouverner par la confiance, ce n’est pas renoncer à l’autorité ; c’est l’élever. C’est parier sur la maturité du peuple, sur la force du projet national, sur la capacité du temps à trier l’excès de la vérité.
L’Histoire, toujours, finit par trancher. Elle distingue les pouvoirs sûrs d’eux-mêmes de ceux qui ont eu peur des mots. Et elle est rarement indulgente avec les seconds.
Bakallahou Fikoum

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