L’annonce a été faite avec emphase et gratitude appuyée : le professeur Franklin Nyamsi intègre l’équipe pédagogique de l’École de guerre du Mali (EGM), à la demande des plus hautes autorités de l’État. Le ton du communiqué est révélateur. Avant même l’énumération de ses titres universitaires, l’intéressé insiste sur l’acte de confiance du Président de la Transition et du Gouvernement. Le message est clair : cette nomination est d’abord politique avant d’être académique. C’est précisément ce qui alimente le débat.
Sans chauvinisme ni procès d’intention, une question s’impose : s’agit-il d’un strapontin offert à une figure panafricaniste médiatique, ou d’un choix stratégique clair pour le “saint des saints” de la pensée militaire de notre pays ? L’École de guerre n’est pas une tribune idéologique. Elle est le lieu où se forge la doctrine, où se forment les esprits appelés à commander demain. On n’y enseigne pas la popularité, mais la rigueur, la méthode et la profondeur.
Sur le fond, la présence d’un philosophe dans une école militaire n’a rien d’incongru. Les grandes armées intègrent depuis longtemps les sciences humaines à la formation des officiers supérieurs : géopolitique, éthique du commandement, sociologie des conflits, guerre informationnelle. À ce titre, un agrégé de philosophie peut apporter une lecture critique du monde, une capacité de conceptualisation utile à la prise de décision stratégique. Le problème n’est donc pas disciplinaire.
Il est ailleurs : dans le profil public. Franklin Nyamsi est avant tout une vedette des réseaux sociaux, un tribun idéologique, dont l’engagement panafricaniste s’exprime davantage par l’invective, la posture et la polarisation que par la production académique de référence. Or, l’élite militaire a besoin de distance analytique, pas de slogans ; de nuance, pas de certitudes martelées ; de doctrine, pas de clivages importés.
La crainte légitime est celle d’une confusion des registres. L’EGM forme des stratèges, non des militants. Si l’intervention de Nyamsi se limite à des enseignements structurés, encadrés, évaluables, alors le pari peut être utile. S’il s’agit en revanche d’une récompense politique, d’un geste de reconnaissance à un soutien médiatique de la Transition, le risque est réel : celui d’affaiblir la crédibilité intellectuelle d’une institution déjà exposée aux soupçons de politisation.
La question prospective est donc simple : que vient-il transmettre, et avec quelle méthode ? Une réflexion exigeante sur la souveraineté, la guerre cognitive, l’éthique du commandement en contexte sahélien ? Ou une vision binaire du monde, où l’ennemi est toujours extérieur et la critique toujours suspecte ?
L’École de guerre mérite mieux qu’un symbole. Elle mérite des enseignants qui élèvent, qui dérangent intelligemment, qui forment des chefs capables de penser contre eux-mêmes. À l’État-major et à la direction de l’EGM de veiller à ce que ce choix soit un investissement stratégique et non un simple signal politique. L’histoire militaire, elle, ne retient jamais les effets d’annonce, mais la qualité des doctrines.

Erreur sur la personne ?
La nomination de Franklin Nyamsi, un philosophe franco-camerounais agrégé et figure panafricaine, à l’École de Guerre du Mali (EGM) soulève des débats légitimes dans un contexte de guerre asymétrique comme celui que vit notre pays depuis plus d’une décennie. Outre l’asymétrie, ce conflit est aussi caractérisé par une dimension idéologique forte, où la souveraineté nationale et la lutte contre l’influence étrangère jouent un rôle central. Nyamsi, qui n’est pas malien, a été officiellement intégré à l’équipe pédagogique de l’EGM le 9 février 2026, à la demande des autorités de la transition. Cette décision s’inscrit dans une volonté de renforcer la formation des officiers supérieurs en sciences humaines, géopolitique et idéologie souverainiste, domaines où Nyamsi excelle en tant que docteur de l’Université de Lille 3 et défenseur du panafricanisme. Cette thèse est-elle défendable ?

Oui. Arguments en faveur de son admission
Dans un contexte asymétrique comme de notre pays où la guerre n’est pas seulement militaire mais aussi idéologique et informationnelle (avec des influences extérieures comme celles de la France, de la Russie ou de groupes transnationaux), l’apport d’un penseur comme Nyamsi pourrait être stratégique. Ses positions anti-néocolonialistes et pro-AES (Alliance des États du Sahel) alignent avec la trajectoire souverainiste de la transition depuis 2020, qui a rompu avec la coopération française et s’est tournée vers des partenariats russes ou africains.
Franklin Nyamsi est perçu par ses soutiens comme un «serviteur de l’Afrique» capable d’enseigner la «révolution scientifique» et la reconquête de la souveraineté, ce qui pourrait motiver nos officiers face à des adversaires motivés par des idéologies extrémistes.
Des voix panafricaines saluent cette nomination comme un renforcement de l’unité africaine, arguant que son origine camerounaise n’est pas un obstacle dans une vision continentale où les frontières coloniales sont contestées.
De plus, le Mali a déjà intégré des instructeurs étrangers (russes via Wagner/ Africa Corps) sans compromettre sa sécurité, montrant que l’expertise externe peut être bénéfique si alignée avec les intérêts nationaux. Est-ce indiscutable ?

Non. Arguments contre son admission
D’un autre côté, admettre un étranger dans une institution sensible comme l’EGM pose des risques en matière de sécurité nationale, surtout dans un conflit asymétrique où l’espionnage et les influences extérieures sont des menaces constantes. Franklin Nyamsi, bien que panafricain, détient encore la nationalité française et a été suspendu en France pour des propos controversés qualifiés de «très grande violence», ce qui pourrait le rendre vulnérable à des pressions ou des accusations d’infiltration.
Des critiques, y compris en Côte d’Ivoire et ailleurs, le dépeignent comme un «escroc» ou un opportuniste qui «mange à tous les râteliers», remettant en question sa loyauté et son impartialité. Des rapports français l’associent à des réseaux anti-français en Afrique, ce qui pourrait alimenter des tensions diplomatiques ou exposer l’EGM à des cyberattaques ou des fuites d’informations sensibles.
Dans un contexte où notre pays fait face à des sanctions régionales et internationales, privilégier des formateurs maliens ou sahéliens purs pourrait mieux préserver la cohésion nationale et éviter toute perception de dépendance externe, même africaine.

Que retenir ?
Au final, l’admission de Nyamsi semble justifiée si l’on priorise l’aspect idéologique et panafricain du conflit que vit notre pays, où la formation des esprits est aussi cruciale que celle des armes. Les autorités de la transition, confrontées à une guerre hybride, ont opté pour cette expertise pour contrer les narratives néocoloniales, et cela s’aligne avec leur stratégie post-coup d’État.
Cependant, dans un environnement asymétrique hautement sensible, où la loyauté et la sécurité priment, son statut d’étranger pourrait poser des défis à long terme, surtout si des controverses passées resurgissent. Ultimement, c’est aux autorités compétentes de décider, mais cette nomination reflète une tendance plus large vers une Afrique souveraine, quitte à froisser des intérêts extérieurs. Si des doutes persistent, une évaluation rigoureuse de sa contribution après quelques mois serait prudente.

 

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