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Afflux massif d’orpailleurs clandestins: les risques

Bamako s’est réveillée ce mercredi 3 novembre avec un air de déjà-vu. Des cars bondés, des tricycles chargés de matelas, des files d’hommes poussiéreux convergeant vers l’ancien Sheraton. Ce ne sont pas des pèlerins, ce

Bamako s’est réveillée ce mercredi 3 novembre avec un air de déjà-vu. Des cars bondés, des tricycles chargés de matelas, des files d’hommes poussiéreux convergeant vers l’ancien Sheraton. Ce ne sont pas des pèlerins, ce sont des milliers d’orpailleurs chassés de Siguiri par l’opération coup de poing lancée par le régime de Mamadi Doubouya contre l’orpaillage clandestin. Dans son communiqué N°2026-05 du 3 novembre, le Centre de coordination et de gestion des crises (CECOGEC) confirme l’impensable : un afflux massif de ressortissants de diverses nationalités a franchi la frontière Mali-Guinée sans filtrage préalable et se dirige vers le district de Bamako. Si le gouvernement joue la carte de l’humanitaire et de la solidarité, cette gestion à chaud, dans l’urgence et l’émotion, cache une bombe à retardement sécuritaire. Combien sont-ils vraiment ? Qui sont-ils ? Que transportent-ils dans leurs baluchons ? Et surtout, la leçon de 2011, quand des ex-combattants libyens avaient franchi la même frontière sans entrave pour finir par retourner leurs armes contre le Mali, a-t-elle été retenue ?

Depuis le 29 octobre dernier, le colonel Fadjimba Mara, gouverneur par intérim de Siguiri, avait signé l’arrêté qui allait mettre le feu aux poudres : suspension immédiate et jusqu’à nouvel ordre de toute exploitation artisanale de l’or dans la région. Motif officiel : dégradation alarmante de l’environnement, terres agricoles dévastées, cours d’eau pollués au mercure et au cyanure.

Mais ce n’est que ce lundi 2 novembre que Conakry a frappé fort. Par décret lu à la télévision nationale, le président Mamadi Doumbouya a radié 22 administrateurs territoriaux, dont le même colonel Mara, accusés d’avoir facilité l’orpaillage clandestin. Dans la foulée, 479 chefs de quartiers et de districts ont été limogés par la ministre de l’Administration du territoire. Un dispositif militaire permanent — armée, gendarmerie, police, douanes, conservateurs de la nature — a bouclé les sites de Siguiri.

L’effet a été immédiat. Les sites se sont vidés. Et les populations qui les faisaient vivre se sont mises en marche. Direction : le Mali.

Le gouvernement avoue : ils sont déjà là

Le communiqué du CECOGEC, de ce mercredi 3 novembre 2026, est sobre, mais lourd de sens. Il parle d’un « important afflux de ressortissants de diverses nationalités constaté à la frontière entre le Mali et la Guinée, en direction du district de Bamako ». Il annonce que « toutes les dispositions nécessaires sont prises afin d’assurer un accueil dans les conditions appropriées et leur acheminement vers leurs pays d’origine ».

Autrement dit : ils sont déjà là.

Selon toutes les informations, ce sont des milliers de personnes. Le Burkina Faso, premier concerné, a annoncé l’envoi d’une délégation ministérielle à Bamako, ce mercredi 4 novembre, pour organiser le retour de ses compatriotes « dans la dignité et la décence ». L’Agence d’information du Burkina parle elle-même de plusieurs milliers de Burkinabè.

Une crise ouest-africaine

Ce flux n’est donc pas seulement malien. Il est ouest-africain. Burkinabè, Maliens, Guinéens, mais aussi Ivoiriens et Sénégalais qui avaient fait de Siguiri, capitale de l’or clandestin, leur Eldorado. L’orpaillage illégal à Siguiri n’a jamais été une affaire de Maliens seulement. C’est une économie transfrontalière de la débrouille qui brasse 20 000 à 30 000 âmes en temps normal.

La question qui dérange est alors simple : combien d’entre eux ont traversé la frontière sans aucun contrôle ?

Aucune autorité ne peut répondre aujourd’hui à cette question. Le CECOGEC constate, il ne filtre pas en amont. La frontière entre Siguiri et Kangaba est une passoire de 300 kilomètres de pistes, de marigots et de chemins de contrebandiers. Il n’y a ni mur, ni système de biométrie. Les sources sécuritaires confient que les premiers cars sont arrivés à Bamako avant même que la réunion d’urgence ne soit convoquée. C’est tout le paradoxe de nos États : on gère à Bamako ce qu’on n’a pas vu venir de Kouremalé.

Le fantôme de 2011 ?

Et c’est ici que le parallèle avec 2011 s’impose, et qu’il fait froid dans le dos. En 2011, après la chute de Kadhafi, des milliers d’ex-combattants touaregs, lourdement armés, avaient franchi les frontières libyo-malienne et nigéro-malienne sans aucune entrave. Ils avaient été accueillis à bras ouverts, logés, parfois enrôlés, au nom de la solidarité, par le régime des généraux. On connaît la suite : quelques mois plus tard, ces mêmes armes se sont retournées contre notre pays, déclenchant la crise de 2012 dont nous payons encore le prix.

Sommes-nous en train de rejouer le même film, avec des acteurs différents ? La comparaison n’est pas une accusation, mais un principe de précaution. Un orpailleur n’est pas un combattant. Mais la mécanique est identique : un choc extérieur provoque un retour massif, non trié, non identifié, que l’on prend en charge au nom de l’humanitaire. Or, dans un flux de plusieurs milliers de personnes désespérées, qui peut garantir qu’il n’y a pas d’infiltrés ?

Infiltrations, trafics et bombe sanitaire

Siguiri et Kangaba ne sont pas des zones anodines. C’est l’épicentre du trafic d’or artisanal, mais aussi un couloir connu pour la circulation de motos, d’explosifs et de combattants entre le centre du Mali, le nord de la Guinée et le sud du Burkina. L’orpaillage clandestin est, depuis longtemps, une source de financement pour les groupes armés qui rackettent les sites. Accueillir sans filtrer, c’est prendre le risque de laisser passer des cellules dormantes qui profitent de la confusion humanitaire pour se fondre à Bamako, ville où elles étaient déjà recherchées.

Les risques sont donc multiples et imbriqués.

D’abord, le risque sécuritaire direct. Sans centre d’identification unique, sans prise d’empreintes, sans croisement avec les fichiers d’Interpol et de l’AES, comment distinguer le jeune Burkinabè qui cherche son pain quotidien du trafiquant qui transporte 2 kilos d’or et un pistolet dans son sac ?

Ensuite, le risque humanitaire et sanitaire. Ces hommes ont vécu des mois dans des trous à 20 mètres sous terre, exposés au mercure. Le 30 octobre, six Burkinabè sont morts à Dioulafoundou, à Kangaba, dans l’effondrement d’une galerie. Ils arrivent à Bamako sans logement, sans eau, sans suivi médical. Les regrouper dans des sites d’accueil improvisés à la sortie de la ville, comme l’envisage le gouvernement, est nécessaire, mais cela peut créer des tensions foncières et sociales explosives si cela dure.

Enfin, le risque de la gestion coup par coup. Depuis trois ans, le Mali suspend lui-même l’orpaillage en hivernage. La Guinée le suspend aujourd’hui. Demain, ce sera la Côte d’Ivoire. Tant que le secteur ne sera pas réorganisé de manière régionale, avec des cartes d’orpailleurs, des couloirs légaux et une traçabilité de l’or, nous ne ferons que déplacer le problème de Siguiri à Kangaba, puis de Kangaba à Morila.

Ce que l’État doit faire en 48 heures

Que doit faire le gouvernement, et vite ? La solidarité affichée par le CECOGEC est honorable et doit rester. Mais la solidarité sans contrôle est de la naïveté. L’État doit passer, en 48 heures, d’une logique d’accueil à une logique de filtrage.

Primo : créer à Bamako, et non à la frontière, un centre unique d’enregistrement avec biométrie, fouille systématique et tri par nationalité. C’est ce que les Burkinabè attendent d’ailleurs pour rapatrier leurs ressortissants.

Deuxio : boucler militairement l’axe Siguiri-Kangaba avec des patrouilles mixtes FAMa-Garde nationale et des drones de surveillance, pour stopper les arrivées secondaires.

Tertio : exiger une coordination tripartite immédiate. La Guinée qui expulse, le Mali qui transite, le Burkina qui récupère. Sans partage de listes et sans laissez-passer consulaires communs, chacun comptera ses morts dans son coin.

L’orpaillage clandestin n’est plus une affaire de pauvres qui cherchent leur pitance. C’est une question de souveraineté, d’environnement et de sécurité nationale. Le communiqué de ce mardi 3 novembre a eu le mérite de l’alerte. Il ne doit pas devenir l’acte de naissance d’une nouvelle crise importée.

Ce jeudi matin, Bamako compte ses invités. Il serait temps qu’elle compte aussi ses risques.

Par El Hadj Sambi Assa Touré Timera

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