Du 26 au 30 octobre, la capitale russe est devenue l’épicentre d’un monde en mutation, à l’occasion du 3e sommet Russie-Afrique. Et, au milieu de cette recomposition, une voix a porté plus fort que les autres : celle du Mali. Pas par le fracas des armes, mais par la clarté d’une doctrine. Face à Russia Today, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Abdoulaye Diop, n’est pas venu quémander. Il est venu expliquer, assumer, théoriser. L’homme que les réseaux sociaux surnomment déjà « le Lavrov africain » a livré, en quelques minutes, une véritable leçon de géopolitique, au moment précis où son pays, aux côtés du Burkina Faso et du Niger au sein de la Confédération de l’AES, négocie son retrait de la CEDEAO à Dakar et referme quinze mois de brouille avec l’Algérie.
L’interview est un condensé de la nouvelle posture de notre pays : décomplexée, historique, souveraine. Le ministre Diop ne parle pas seulement de drones ou de coopération militaire avec Moscou. Il parle de dignité, de technologie transférée et non imposée, de peuples qui refusent de « se coucher pour qu’on marche sur eux ». Au cœur de son propos, une question centrale, brutale et actuelle : où finit le soutien international et où commence l’ingérence ? Sa réponse, que nous publions largement, est appelée à faire date. Elle dessine les contours d’un nouveau partenariat, gagnant-gagnant, dans lequel notre pays ne choisit plus entre l’Est et l’Ouest, mais choisit lui-même.
C’est une interview qui ne ressemble pas aux autres. Pas de langue de bois, pas de précautions diplomatiques usées. Interrogé par Russia Today en marge du 3e sommet Russie-Afrique, Abdoulaye Diop a offert une démonstration de ce que signifie aujourd’hui faire de la diplomatie malienne, aesienne et africaine.
Le décor est planté : une délégation conduite par le président de la Transition, le général d’armée Assimi Goïta, arrive à Moscou, alors que le partenariat stratégique entre notre pays et la Fédération de Russie atteint, selon ses propres mots, un niveau « fortement densifié, consolidé ». Le ministre Abdoulaye Diop rappelle, avec une mémoire historique qui force le respect, que ce lien n’est pas conjoncturel. « La coordination est très bonne. Elle n’est pas nouvelle non plus, parce que vous vous souvenez que le Mali et, à l’époque, l’URSS ont été des partenaires historiques importants et que beaucoup de militaires maliens ont été formés ici. »
Loin de la caricature d’un Mali isolé et dépendant, il décrit une armée qui a choisi. Après 2012, explique-t-il, le pays a reçu « une importante assistance internationale, mais qui, à la fin, n’a pas créé les conditions pour répondre aux priorités du Mali, qui étaient de prendre en main le destin de notre pays ». C’est là que Moscou a répondu, non par des leçons, mais par des équipements et de la formation. Aujourd’hui, tranche-t-il : « Les Forces armées maliennes travaillent à contrer diverses menaces […] aux côtés des forces de défense et de sécurité de la Fédération de Russie, qui travaillent ensemble main dans la main. »
Mais Diop ne s’arrête pas à la sécurité. C’est là toute la force de son analyse. À la question de savoir si le militaire suffit, il oppose une doctrine complète, presque un manifeste. « Dans aucun pays, la stratégie militaire à elle seule ne peut résoudre les problèmes », assène-t-il. Et d’enchaîner sur le cœur du mal : « L’insécurité et l’instabilité elles-mêmes ont été générées par beaucoup d’autres déséquilibres […] le manque d’emploi […]. Il faut nécessairement toujours travailler à répondre aux besoins de développement. » Se soigner, s’éduquer, avoir une justice saine, mais surtout transformer sur place.
C’est ici que l’entretien prend une dimension continentale. « L’économie malienne, comme l’économie de beaucoup de pays africains, a été essentiellement dirigée vers l’exportation des matières premières. Or, la valeur ajoutée qui vient après, c’est là où on peut créer des dividendes. » L’analyse est implacable. La jeunesse qui déferle sur le marché du travail ne sera pas absorbée par des discours, mais par des usines. Et c’est précisément là, dit-il, que le partenariat russe se distingue : « Il y a beaucoup de partenaires qui sont dans des schémas de dépendance et qui ne sont pas là pour nous permettre de nous mettre sur nos pieds. Or, […] la Russie est très ouverte à […] transférer la technologie dans un cadre maîtrisé, à renforcer les ressources humaines […] dans un esprit de partenariat gagnant-gagnant et à travailler à réduire, sinon à supprimer, la dépendance. »
La formule qui restera, sans doute, est celle-ci, dite avec ce calme qui caractérise l’homme : « Malheureusement, nos pays doivent à la fois marcher et courir. » Assurer la sécurité tout en construisant le développement. Une course que le ministre ne voit pas comme une fatalité, mais comme une stratégie assumée. Vient alors le moment le plus fort, celui sur lequel Info-Matin a choisi de s’attarder : l’ingérence. La question du journaliste de RT était directe : où se trouve la ligne ?
La réponse d’Abdoulaye Diop est un morceau d’anthologie diplomatique, qui mérite d’être cité intégralement tant elle porte. « L’ingérence veut dire, d’abord, qu’on a un certain nombre d’objectifs dans un pays et qu’on ne prend pas en compte la vision et les priorités de ces pays. On veut essayer de résoudre les problèmes d’un pays à la place des dirigeants et des citoyens de ce pays. »
Il poursuit, sans détour : « Beaucoup de cette assistance se faisait dans un esprit de perpétuation soit d’un modèle néocolonial, soit de la dépendance. Parce que l’enjeu aujourd’hui pour nos pays, c’est de faire en sorte que tout partenaire qui vient respecte la souveraineté de nos pays, respecte le choix souverain de nos pays, y compris les choix de partenaires, et prenne en compte les intérêts de nos populations. »
Puis vient cette phrase, d’une élégance rare, qui résume toute sa philosophie : « Je n’aime même pas le mot assistance, parce que je pense que, quand nos pays travaillent ensemble, chacun gagne. » Ce n’est pas une posture. C’est une doctrine. Abdoulaye Diop ne rejette pas l’aide ; il en redéfinit les conditions : respect de la souveraineté, alignement sur les priorités nationales et création de capacités permettant au pays de « marcher lui-même sur ses pieds ».
Et le tacle, car il y en a un, est d’une actualité cinglante : « Il y a beaucoup de pays qui donnaient des leçons au Mali. Aujourd’hui, nous voyons qu’eux-mêmes ont des gens dans les rues, dans leur pays. […] D’ailleurs, beaucoup de ces organisations ou institutions internationales ou pays qui donnaient des leçons aux gens doivent aujourd’hui le faire avec beaucoup d’humilité, parce qu’il y a beaucoup d’erreurs qui ont été commises. » La conclusion est une leçon d’humanisme géopolitique : « Aucun peuple n’est supérieur à un autre, aucune race n’est supérieure à une autre. […] Pas tous les pays accepteraient de se coucher pour qu’on marche sur eux. Mais, dans le cadre du respect mutuel, il est possible de devenir des partenaires. […] Aucun grand pays ne peut, à lui seul, aujourd’hui, résoudre les problèmes du monde. Grand ou petit, chacun aura sa partition à jouer. »
À Moscou, Abdoulaye Diop n’a pas seulement défendu le Mali. Il a donné une grammaire à tout un continent qui refuse la condescendance et le paternalisme. Il a rappelé que la solution africaine, chère à Moscou et incarnée par Sergueï Lavrov — son modèle avoué, pour qui il dit avoir « beaucoup d’admiration » — n’est pas un slogan. C’est une méthode : humilité, sincérité et respect mutuel.
Sur les réseaux sociaux, cette interview tourne déjà en boucle. Et pour cause : elle dit tout haut ce que des millions de jeunes, ceux qui écrivent « Vive l’AES, vive les FAMa » sur les réseaux, pensent tout bas. Le Mali ne demande plus la permission. Il expose sa vision. Et le monde, à Moscou, a écouté.
PAR EL HADJ SAMBI TOURE








