Dans un contexte marqué par une insécurité persistante, la question des véhicules à vitres teintées et des engins sans plaques d’immatriculation continue d’alimenter les inquiétudes des populations maliennes. Alors que l’État a adopté depuis plusieurs années des mesures strictes pour encadrer ces pratiques au nom de la sécurité publique et de la sûreté nationale, le constat sur le terrain demeure alarmant. La loi est quotidiennement bafouée, souvent par ceux-là mêmes qui sont censés veiller à son application.

Dans notre pays, la circulation des véhicules aux vitres teintées, fumées ou équipées de films opaques est pourtant strictement réglementée par le décret N°2016-0684/P-RM du 05 septembre 2016. Le texte interdit clairement la circulation de tout véhicule dont les vitres empêchent de voir naturellement à l’intérieur de l’habitacle. L’objectif affiché est de permettre aux forces de sécurité d’identifier rapidement les occupants des véhicules et renforcer les contrôles dans un pays confronté à des défis sécuritaires majeurs.
L’article 3 du décret est sans ambiguïté : « Est interdite la circulation sur le territoire national des véhicules automobiles équipés de vitres ne permettant pas de voir naturellement à l’intérieur de l’habitacle ». Seule une bande pare-soleil teintée de 15 centimètres maximum est autorisée sur le pare-brise.
Le texte prévoit néanmoins des dérogations précises au profit de certaines hautes autorités de l’État et de services spécifiques : véhicules du Président de la République, du Premier ministre, des ministres, des présidents d’institutions, des chefs de mission diplomatique, des services spéciaux, des chefs d’État-major, des gouverneurs, des véhicules de transfert de fonds ou encore des transports de détenus.
Mais dans les rues de Bamako comme dans plusieurs villes du pays, la réalité est tout autre. Des dizaines, voire des centaines de véhicules circulent chaque jour avec des vitres totalement opaques, sans aucune possibilité d’identifier les occupants.
À cela s’ajoute le phénomène inquiétant des véhicules sans plaques d’immatriculation ou portant des plaques fantaisistes, notamment les célèbres mentions « CH », devenues synonymes d’impunité aux yeux de nombreux citoyens.
Le plus grave reste que ces véhicules appartiennent, dans leur grande majorité, à des porteurs d’uniformes, à des hauts gradés, à certaines personnalités influentes ou encore à des artistes ou des détenteurs de privilèges administratifs et judiciaires. Ceux qui devraient montrer l’exemple apparaissent aujourd’hui comme les principaux contrevenants.
Cette situation alimente un profond sentiment d’injustice au sein de la population. Car pendant que de simples citoyens voient leurs motos ou leurs véhicules immobilisés pour des infractions mineures, certains véhicules circulent librement sans plaques, avec des vitres noires, sans jamais être inquiétés. Une logique de « deux poids, deux mesures » qui fragilise l’autorité de l’État et décrédibilise les campagnes de sensibilisation menées par les autorités.
Pourtant, les enjeux sécuritaires sont énormes. Les spécialistes de la sécurité routière et les responsables des transports ont toujours rappelé les dangers liés aux vitres teintées excessives. Derrière des vitres opaques, il devient pratiquement impossible pour les forces de l’ordre d’identifier un conducteur, de détecter des comportements suspects ou de constater certaines infractions comme l’usage du téléphone au volant ou le non-port de la ceinture de sécurité.
Dans un pays confronté à la menace terroriste, au banditisme et aux attaques ciblées, laisser circuler librement des véhicules échappant à tout contrôle visuel constitue un risque majeur. Ces véhicules peuvent facilement servir à des opérations criminelles, à des missions de repérage ou à des actes de déstabilisation sans que leurs occupants soient identifiables.
Le même constat vaut pour les véhicules sans immatriculation. Depuis des années, des opérations dites « coup de poing » sont régulièrement annoncées pour retirer de la circulation les véhicules non immatriculés. Mais à chaque fois, les résultats restent limités et temporaires. Quelques citoyens ordinaires sont interpellés, pendant que les véritables détenteurs de véhicules sans plaques continuent de circuler en toute sérénité.
Pourtant, la plaque d’immatriculation n’est pas un simple détail administratif. Elle constitue un élément essentiel de traçabilité et de sécurité. Elle permet d’identifier rapidement le propriétaire d’un véhicule, de retracer ses déplacements en cas d’incident et de faciliter les enquêtes lorsqu’un engin est impliqué dans un acte criminel ou un accident.
Dans notre pays, le problème ne réside pas dans l’absence de textes, mais dans leur application. L’on attend régulièrement que le Mali souffre moins d’un déficit de lois que d’un déficit de rigueur dans leur exécution.
En tout cas, face à la gravité de la situation sécuritaire, l’heure ne devrait plus être à la complaisance. Aucune fonction, aucun grade, aucun statut ne devrait placer un citoyen au-dessus des règles de sécurité collective. Si certains corps ou institutions ont réellement besoin de dispositifs particuliers pour des raisons opérationnelles, alors l’État doit instaurer des systèmes spéciaux d’identification clairement encadrés et contrôlés.
Le combat contre l’insécurité exige l’exemplarité à tous les niveaux. Les autorités doivent impérativement mettre fin à cette culture de l’impunité qui affaiblit la crédibilité de l’État et expose davantage les populations.
Lorsqu’un véhicule circule sans plaque ou avec des vitres totalement opaques dans un pays sous menace terroriste permanente, ce n’est pas seulement une infraction au code de la route : c’est un danger potentiel pour toute la Nation.

PAR MODIBO KONÉ

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