A l’occasion du sommet «Africa Forward», réuni à Nairobi au Kenya, le président français Emmanuel Macron a accordé une interview exclusive aux médias TV5MONDE, RFI, et France 24, diffusée le mardi 12 mai 2026. Interrogé sur la situation sécuritaire dans notre pays, le chef de l’État français s’est livré à un réquisitoire virulent contre notre pays. Comme à son habitude (Dosso koro te a ka sonsoro ciogo bila), le locuteur de l’Élysée n’a pu s’empêcher de s’en prendre frontalement au Mali et à ses dirigeants actuels à travers quatre angles rhétoriques bien connus. Mais derrière le vernis de la compassion paternaliste se cache une lecture biaisée des réalités souveraines de notre nation, feignant d’ignorer les dynamiques profondes qui lient désormais le peuple malien à son destin.

1. La délégitimation
politique
Emmanuel Macron opère une distinction stricte entre la population et ses dirigeants. A travers une rhétorique de la rupture, il qualifie nommément les autorités de la transition d’«auteurs de coup d’État». Ce choix de mots dénie toute légitimité institutionnelle aux autorités actuelles. Ensuite, dans une inversion des priorités, il accuse la Transition d’avoir « préféré leur propre sécurité plutôt que la lutte contre le terrorisme ». Cette vieille accusation française sans fondement présente les autorités de la transition comme motivées par leur seule survie politique. Elle insinue qu’ils sacrifient la protection de leurs propres citoyens.

2. Le narratif de
« l’ingratitude »
Le discours macronien est empreint d’une vive amertume face au virage diplomatique de notre pays. Deysané ! Macron rappelle la légitimité historique de l’intervention de 2013, initiée « à la demande du président Keïta ». Il insiste sur le lourd tribut payé (« plusieurs dizaines de nos soldats sont tombés ») par la France. Toutes choses qui constituent une dette morale de notre pays envers la France. L’usage du mot « ingratitude » et la dénonciation de « fausses informations » visent à disqualifier le discours souverainiste de la transition qui trouve pourtant un écho favorable au sein de notre peuple. Pour Paris, notre critique de l’opération Barkhane n’est pas une divergence stratégique, mais une manipulation inacceptable. Comme ça la France est allergique à la critique, et à la vérité ?

3. L’Alliance avec la Russie
Le cœur de la critique repose sur le changement d’alliances géopolitiques opéré par les autorités de la Transition. En évoquant des « milices privées puis para-publiques russes » (faisant référence à l’écosystème ex-Wagner / Africa Corps), le président Macron dénie toute dimension étatique ou noble à cette coopération. Or, comme la Russie, la France a ses mercenaires (la Légion étrangère), et l’Amérique les siens (Blackwater). Fidèle à sa récitation connue de tous, le président français lie directement les attaques terroristes du 25 avril à l’inefficacité supposée de ce partenaire russe. C’est un message clair : l’éviction de la France a aggravé la situation.

4. Déficit d’exigence passé
Dans un exercice d’autocritique calculé, Macron reconnaît une erreur managériale de la France dès 2017. Il admet que la présence militaire française a fonctionné comme un chèque en blanc (« une garantie sécuritaire »). Cela aurait dispensé les dirigeants sahéliens d’assumer leurs responsabilités administratives et de développement. Cette erreur passée sert à légitimer la restructuration actuelle de la présence française en Afrique (bases conjointes, réduction d’effectifs), présentée comme la seule voie vers un « partenariat à parité ».

5. Droit d’inventaire
Emmanuel Macron souffre-t-il d’une amnésie sélective ou s’agit-il d’une obsession pathologique ? On connaissait la formule du président se rasant le matin en pensant à son destin mondial, mais concernant le locuteur de l’Élysée, c’est au Mali qu’il pense en ajustant son nœud de cravate. Une véritable fixette psychologique qui n’est pas sans rappeler la posture condescendante d’un certain Nicolas Sarkozy en son temps. Plus royaliste que le Roi, l’hôte de Paris se drape aujourd’hui dans une posture de sauveur suprême, s’apitoyant sur le sort des Maliens qu’il s’imagine écrasés comme les punaises de lit de la capitale française sous les coups de boutoir des groupes terroristes.
Que l’on rassure immédiatement Monsieur Macron : sa charité feinte et son arrogance légendaire n’effraient personne sur les rives du Djoliba. Au Mali, notre boussole morale tient en une formule séculaire : saya ka fusa mal oye (plutôt la mort que la honte). Les Maliens préfèrent mille fois affronter les turbulences d’une souveraineté pleinement assumée plutôt que de ramper sous l’ombre portée d’une éternelle tutelle coloniale. Le peuple est en osmose parfaite avec les choix stratégiques de ses autorités de la Transition.
N’en déplaise aux donneurs de leçons parisiens, nos dirigeants ne s’enfuient pas pour quémander l’asile politique ou se réfugier sous l’aile protectrice de Paris au premier coup de feu. Ils meurent les armes à la main, fidèles au serment de la patrie, à l’image du sacrifice héroïque du général Sadio Camara lors des tragiques événements du 25 avril. Que le sponsor à peine voilé de nos agresseurs se le tienne pour dit : cette guerre contre le terrorisme sera menée à terme, honorablement, et elle sera gagnée par les forces vives du Mali, sans l’ingérence de la France.
Monsieur Macron, l’Afrique n’est plus votre arrière-cour et la mémoire populaire sait retenir les leçons de l’histoire : min kera o de be fo, min fora o de kera (l’on dit ce qui a été fait, ce qui a été fait se dit). Si le poids des crises intérieures françaises altère votre lucidité au point de vous faire confondre un descendant de Touramankan Keïta et un descendant de Soundiata Keïta sur un sujet aussi sensible de la République, un rafraîchissement mémoriel s’impose.
Rappelons les faits : puisque vos armées prétendent avoir agi avec une loyauté sans faille aux côtés du Mali, comment expliquez-vous que vos forces aient formellement interdit l’accès de Kidal à l’armée malienne pendant des années ? Pourquoi l’opération Barkhane interdisait-elle des pans entiers de notre propre territoire national à nos troupes souveraines ? Vos légionnaires, si prompts à chanter la bravoure, ne se cachent-ils pas aujourd’hui derrière des instructeurs étrangers, notamment ukrainiens, pour encadrer les rebelles du FLA et saboter nos infrastructures ?
La diplomatie française ne cesse de ressasser, avec une indécence rare, le sacrifice de ses dizaines de soldats tombés sur notre sol. Pourtant, sur leurs cercueils, la mention officielle reste invariablement « Mort pour la France » et non pour le Mali. À ce compte-là, ouvrons les livres de comptes de la mémoire. Monsieur Macron s’est-il seulement penché sur les registres des tirailleurs maliens sacrifiés pour sauver la France de l’effondrement lors des deux guerres mondiales ? Ce ne sont pas des dizaines, ni des centaines, ni des milliers, mais des dizaines de milliers : plus de 80 000 de nos aïeux qui ont versé leur sang pour libérer une patrie qui n’était pas la leur. Notre pudeur culturelle nous contraint au silence face à la mort, mais à l’heure du bilan, qui traîne réellement une dette de sang incommensurable ? Qui fait preuve d’une ingratitude historique ?
La nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie vite ses propres mensonges. Ce dimanche 10 mai, vous affirmiez avec un aplomb déconcertant que la France avait quitté le Mali « sans rancune ». Mais la rancune transpire pourtant de chaque mot de votre entretien de ce mardi 12 mai, où vous fustigez les « propos inacceptables » de nos autorités. La vérité historique est que l’Élysée n’a jamais pardonné au Colonel Assimi Goïta d’avoir opposé un « niet » catégorique à votre tentative d’imposer un président et un Premier ministre téléguidés par Paris.
Voilà la véritable source de votre courroux. Le Mali souffre, certes, il souffrira peut-être plus, mais il souffrira debout, guéri du virus de la soumission.

EL HADJ SAMBI TOURÉ

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