Une enquête panafricaine révèle une confiance limitée envers les tribunaux et met en lumière les obstacles persistants à l’accès à la justice en Afrique. Alors que l’État de droit constitue l’un des piliers essentiels de la démocratie et du développement, une nouvelle enquête d’Afrobarometer met en évidence les nombreuses difficultés auxquelles les citoyens africains sont confrontés lorsqu’ils cherchent à faire valoir leurs droits. Selon le dernier Profil Panafricain publié cette semaine par le réseau de recherche, de nombreux Africains continuent de percevoir le système judiciaire comme inégalitaire, coûteux et lent, malgré les efforts entrepris dans plusieurs pays pour renforcer les institutions judiciaires.
Cette étude, réalisée entre 2024 et 2025 auprès de 50 961 citoyens dans 38 pays africains, dresse un tableau contrasté de la justice sur le continent. Si les institutions judiciaires formelles demeurent le principal recours pour résoudre les litiges, une part importante de la population continue de s’appuyer sur les mécanismes traditionnels de règlement des conflits.
Les résultats de l’enquête montrent que les systèmes de justice moderne et traditionnelle continuent de fonctionner parallèlement dans la plupart des pays africains.
Ainsi, près de la moitié des personnes interrogées déclarent qu’elles s’adresseraient en premier lieu à la police (41 %) ou aux tribunaux locaux (7 %) pour régler un problème juridique. Cependant, plus d’un quart des citoyens (26 %) affirment qu’ils préfèreraient recourir aux chefs traditionnels, aux tribunaux coutumiers ou aux anciens de leur communauté.
Cette coexistence traduit à la fois l’ancrage des traditions dans les sociétés africaines et les difficultés rencontrées par certains citoyens pour accéder aux institutions judiciaires modernes, souvent perçues comme éloignées, complexes ou peu accessibles.
L’étude révèle également un niveau de confiance relativement faible envers les institutions judiciaires. En moyenne, seulement la moitié des Africains (50 %) estiment que les citoyens ordinaires peuvent obtenir justice devant les tribunaux.
Cette perception traduit une certaine méfiance à l’égard de l’impartialité des systèmes judiciaires. Si 51 % des répondants pensent qu’ils pourraient bénéficier d’un jugement équitable, ce chiffre demeure modeste compte tenu du rôle central que devrait jouer la justice dans la protection des droits des citoyens.
Plus préoccupant encore, seuls 43 % des Africains interrogés considèrent que leurs affaires auraient des chances d’être traitées dans un délai raisonnable. Cette donnée souligne l’une des critiques récurrentes adressées aux systèmes judiciaires de nombreux pays : la lenteur des procédures.
Les retards dans le traitement des dossiers peuvent avoir des conséquences importantes sur la vie des citoyens, qu’il s’agisse de litiges fonciers, de conflits familiaux, d’affaires commerciales ou de procédures pénales.
L’un des enseignements majeurs du rapport concerne le sentiment largement répandu d’inégalité devant la justice.
Selon Afrobarometer, 59 % des personnes interrogées estiment que les individus sont « souvent » ou « toujours » traités de manière inégale devant la loi. Cette perception remet en question le principe fondamental d’égalité des citoyens devant la justice et nourrit le sentiment d’injustice dans de nombreuses sociétés africaines.
Pour de nombreux citoyens, l’appartenance sociale, la richesse, les relations politiques ou l’influence économique continueraient d’influencer l’issue des procédures judiciaires.
L’enquête met également en évidence une forte défiance quant à la manière dont les tribunaux traitent les personnes influentes.
Près de la moitié des répondants (48 %) estiment que les individus puissants qui enfreignent la loi échappent souvent aux sanctions ou bénéficient d’un traitement de faveur. À l’inverse, seulement 13 % pensent que les citoyens ordinaires profitent du même type d’indulgence.
Cette perception renforce le sentiment d’une justice à deux vitesses, où les plus riches et les plus influents bénéficieraient d’avantages dont ne disposent pas les populations les plus modestes.
Au-delà des questions d’équité, l’accès financier à la justice apparaît comme l’un des principaux défis relevés par l’étude.
Moins de la moitié des citoyens africains pensent pouvoir supporter les coûts liés à une procédure judiciaire. Seulement 46 % estiment être en mesure de payer une assistance juridique, tandis que 44 % déclarent pouvoir assumer les frais de justice.
Ces chiffres illustrent les difficultés rencontrées par de nombreux ménages confrontés à la pauvreté ou à des revenus limités. Dans plusieurs pays, les frais d’avocats, les coûts administratifs et les dépenses liées aux déplacements vers les tribunaux constituent des barrières importantes qui dissuadent les citoyens de faire valoir leurs droits devant les juridictions compétentes.
Les conclusions de cette enquête soulignent l’importance des réformes judiciaires engagées dans plusieurs pays africains afin d’améliorer l’accessibilité, la rapidité et l’impartialité des systèmes de justice.
Pour les experts de la gouvernance, le renforcement de la confiance dans les institutions judiciaires constitue un enjeu crucial pour la consolidation de l’État de droit, la protection des droits humains et le développement économique.
À travers cette vaste enquête panafricaine, Afrobarometer met ainsi en lumière les attentes fortes des populations africaines en matière de justice. Les résultats montrent que, malgré les progrès accomplis dans plusieurs pays, de nombreux citoyens continuent d’attendre une justice plus rapide, plus accessible et surtout plus égalitaire pour tous.
PAR MODIBO KONÉ