Au bord du Djoliba, les chiffres officiels et la réalité des affaires ne parlent plus la même langue depuis longtemps. D’un côté, les communiqués ministériels affichent de fiers indicateurs de croissance ; de l’autre, les coupures d’électricité récurrentes paralysent les ateliers de la zone industrielle et les commerces de quartier, tandis que la cadence des frappes et le pilonnage des FAMa sur l’ennemi sponsorisé rappellent que la victoire sur le terrorisme est un défi qui reste à relever par tout un peuple. Pour notre pays, le verdict est tombé le 29 mai : l’agence de notation américaine Moody’s a dégradé la perspective de la note souveraine de notre pays de « stable » à « négative ». Si la note d’émetteur à long terme reste scotchée à Caa2 (maintenant notre pays dans la catégorie spéculative, à deux doigts du défaut de paiement), ce glissement sémantique s’apparente à un sérieux coup de semonce.
Derrière le jargon feutré des analystes financiers se cache une question cruciale pour l’avenir de la nation : l’économie malienne, prise en étau entre une crise sécuritaire chronique et un effondrement du réseau énergétique, est-elle en train de saturer ? Pour les institutions de Bretton Woods comme pour les marchés régionaux, l’heure n’est plus aux projections théoriques, mais à une évaluation froide des risques de liquidité. Hélas, il y a de réelles raisons de s’inquiéter, mais le risque n’est pas là où on l’attendrait. La vulnérabilité de notre pays ne provient plus de sa gestion macroéconomique, jugée excellente, mais au complot international contre notre choix souverain : une asphyxie financière extérieure combinée à une crise sécuritaire et énergétique qui menace la continuité même de l’État. Info-Matin tente l’analyse et la prospective pour vous.
Le grand écart macroéconomique : un mirage statistique ?
Le diagnostic des institutions financières internationales révèle une situation paradoxale. Sur le papier, notre pays affiche une insolente résistance. En 2025, la croissance réelle s’est hissée à 5,6 %, portée à bout de bras par le dynamisme de l’agriculture de subsistance, le commerce de détail et la résilience du secteur des services. Le Fonds monétaire international (FMI) table d’ailleurs sur un rythme de 5,5 % pour 2026, tandis que la Banque africaine de développement (BAD) pousse l’optimisme jusqu’à imaginer un taux de 6 % si la donne sécuritaire s’améliore.
Mieux encore, les gardiens des finances publiques ont jusqu’ici fait preuve d’une discipline de fer. Malgré l’effort de guerre massif qui engloutit 4,9 % du PIB dans le budget de la défense, le déficit budgétaire moyen a été contenu à un niveau remarquable de 2,3 % du PIB entre 2023 et 2025. Quant à la dette publique, elle plafonne à 41,8 % du PIB, bien en dessous du seuil de convergence communautaire et de la moyenne des pays de la région.
Mais cette rigueur comptable suffit-elle à rassurer ? Pas pour Moody’s. L’agence américaine souligne un découplage historique : les fondamentaux macroéconomiques ne sont plus le sujet principal. Le véritable péril réside désormais dans l’incertitude politique et sécuritaire qui hypothèque la continuité de l’État lui-même. En clair, on peut avoir de bons bilans comptables, mais si le territoire national est infesté de cafard, pardon de terroristes, la signature financière du pays ne vaut plus grand-chose. Les attaques coordonnées d’avril, qui ont coûté la vie au ministre de la Défense Sadio Camara (pais à son âme), ont agi comme un électrochoc sur les marchés : le conflit se fragmente, s’intensifie et menace directement la stabilité des institutions de transition.
L’autarcie financière et le piège du marché régional
Pour comprendre l’urgence de la situation, il faut plonger dans les circuits de financement de l’État. Depuis la succession de ruptures politiques et les tensions diplomatiques régionales, les vannes de l’aide internationale se sont presque totalement refermées. Le constat est sans appel : les dons extérieurs, qui représentaient encore 3,3 % du PIB en 2020, se sont effondrés pour atteindre un résidu de 0,1 % en 2025. Les flux financiers internationaux globaux ont subi la même trajectoire descendante, plongeant à 0,5 % du PIB contre plus de 3 % à la fin de la décennie précédente.
Privé de ces précieux financements concessionnels à taux bas et de longue maturité, notre pays n’a eu d’autre choix que de se tourner massivement vers le marché financier régional de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), via la plateforme UMOA-Titres. Ce choix, dicté par la nécessité, s’est transformé en un piège structurel.
Financement de l’État malien : L’effondrement des ressources extérieures
La multiplication des émissions de bons et obligations du Trésor à court terme sur la place régionale commence à saturer les capacités des banques locales. Les conséquences directes se font déjà sentir : les maturités de la dette se raccourcissent (l’État emprunte à des échéances de plus en plus rapprochées) et le coût de l’argent grimpe en flèche. Les taux d’intérêt exigés par les investisseurs régionaux intègrent désormais une prime de risque élevée pour le risque Mali.
Des tensions sur la liquidité nationale se matérialisent de façon concrète. Pour la première fois, des arriérés de paiement sur la dette extérieure ont fait leur apparition, estimés à 0,6 % du PIB à la fin de l’année 2025. Un signal faible mais inquiétant, qui prouve que le Trésor public jongle quotidiennement pour honorer ses traites. Moody’s tempère toutefois cette menace à court terme en rappelant que les besoins bruts de financement de l’État restent inférieurs à 10 % du PIB et que la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) continue d’irriguer le système bancaire régional en liquidités, permettant aux banques de continuer à absorber le papier malien. Mais jusqu’à quand cette mécanique pourra-t-elle tenir sans rupture de charge ?
Le goulot d’étranglement énergétique
Si le front sécuritaire fragilise la gouvernance, c’est la crise énergétique qui sape les bases de l’appareil productif national. Le Mali traverse une crise de l’électricité sans précédent. Les défaillances de la compagnie nationale d’électricité (EDM-SA) ne sont plus de simples désagréments domestiques, elles se traduisent par des pertes sèches de production pour l’économie réelle.
Les industries manufacturières, les ateliers artisanaux et le secteur des services dépendent d’un approvisionnement thermique coûteux, lui-même perturbé par les blocus djihadistes sur les grands axes routiers qui compliquent l’acheminement des hydrocarbures. Même le secteur minier, le grand pourvoyeur de devises du pays, n’est pas totalement épargné. Si les grandes compagnies aurifères disposent de leurs propres capacités de production énergétique, le climat d’incertitude globale, couplé aux tensions réglementaires entre l’État et certaines multinationales sur la révision du code minier, a provoqué un tassement temporaire de la production d’or.
Cette crise de l’énergie agit comme une taxe invisible sur la compétitivité malienne. Elle alimente une inflation sous-jacente, certes contenue entre 2 % et 4 % grâce aux subventions de base, mais qui érode lentement le pouvoir d’achat des ménages et comprime les marges bénéficiaires des entreprises locales.
Quel horizon à court et moyen terme ?
Face à ce tableau en clair-obscur, deux scénarios se dessinent pour les mois et années à venir. Les perspectives réalistes dépendent d’arbitrages complexes entre la géopolitique régionale, la sécurité intérieure et l’exploitation des ressources naturelles.
Le scénario du court terme : la gestion de l’urgence budgétaire
À l’horizon des douze prochains mois, notre pays va devoir naviguer à vue sur le marché de l’UEMOA. L’accès aux devises internationales restant bloqué par la suspension de la plupart des programmes multilatéraux d’appui budgétaire, l’État devra faire preuve d’une agilité financière extrême. La priorité absolue sera d’éviter l’accumulation de nouveaux arriérés de paiement intérieurs et extérieurs pour ne pas gripper la confiance des banques de la sous-région.
La trajectoire économique sera également suspendue à l’impact réel de la sortie de la CEDEAO. Si les barrières douanières et les réglementations commerciales se durcissent avec les voisins côtiers, notamment pour l’accès aux ports de transit comme Dakar ou Abidjan, les coûts d’approvisionnement des biens de consommation courante et des intrants industriels pourraient bondir, alimentant une nouvelle spirale inflationniste.
Le scénario du moyen terme : l’or et le lithium comme bouées de sauvetage
À un horizon de trois ans, la donne pourrait changer si le potentiel géologique du pays tient ses promesses. Les institutions financières comme la Banque mondiale restent modérément optimistes, misant sur une relance de la production minière. Le renouvellement des partenariats aurifères sous l’égide du nouveau cadre législatif et surtout l’entrée en production des gisements de lithium (comme le projet de Goulamina) représentent des opportunités majeures de diversification et de rentrées fiscales directes pour l’État.
Cependant, ce rebond productif reste soumis à une condition sine qua non : la stabilisation de la situation sécuritaire. Si le pouvoir de transition parvient à sécuriser les corridors de transport et les grands sites industriels, la croissance économique pourrait se stabiliser au-dessus de la barre des 5 % par an. Dans le cas contraire, si l’insécurité gagne du terrain au point de désorganiser les circuits logistiques du secteur primaire et d’effrayer les derniers investisseurs audacieux, la note souveraine du pays risquerait de glisser vers la catégorie Ca, synonyme de défaut de paiement imminent et de faillite virtuelle sur les marchés extérieurs.
Faut-il donc s’inquiéter ? La réponse est oui, mais sans céder au catastrophisme économique. Le Mali dispose d’un tissu économique local d’une résilience rare et de ressources naturelles stratégiques indispensables au marché mondial. L’économie malienne ne s’effondre pas sous le poids de mauvaises décisions macroéconomiques ou d’une dérive de ses finances publiques ; elle plie sous la charge de crises exogènes (sécuritaires, politiques et énergétiques) qui testent les limites de sa souveraineté financière. La marge de manœuvre est étroite, et le gouvernement de transition avance désormais sur une corde raide où la moindre erreur d’exécution budgétaire se paiera cash sur les marchés de la région. Dieu est au contrôle.
ELHADJ SAMBI TOURÉ