Il y a des dates qui ne figurent pas dans les manuels scolaires mais qui ont décidé du destin d’un peuple. Le 6 novembre 1960 en fut une. A peine deux mois après avoir proclamé l’indépendance, le 22 septembre, le gouvernement de Modibo Keita approuva les statuts de la toute première banque nationale d’émission. L’acte parut technique. Il fut en réalité une déclaration de guerre économique.
Le jeune Mali venait de sortir d’une fédération avortée avec le Sénégal. Il hérita d’une administration vide et d’une caisse vide. Mais surtout, il hérita du franc CFA, une monnaie fabriquée à Chamalières, en France, et gérée depuis Paris. Pour Modibo et ses compagnons de l’US-RDA, cette tutelle fut insupportable. Comment parler de socialisme africain, de planification, de malianisation des terres, quand le crédit était accordé ou refusé par le Trésor français ? Le 6 novembre 1960, en nommant les premiers cadres de la future banque centrale, le régime posa la première pierre de son forcing. Il ne s’agissait plus de gérer la pénurie, il s’agissait de la financer soi-même.
Deux ans plus tard, le forcing devint rupture. Le 5 novembre 1962, le Parlement vota la loi qui fit trembler Bamako et Dakar : le Mali quitta la zone franc et créa le franc malien. Une monnaie souveraine, non convertible, imprimée à Prague, en Tchécoslovaquie. La Banque de la République du Mali devint la seule maîtresse du crédit. Sur le moment, ce fut l’euphorie. Dans les meetings, Modibo lança : «Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage». Les foules applaudirent. Le Mali devenait le seul pays d’Afrique francophone à oser briser le cordon ombilical monétaire.
L’investigation historique montre pourtant que cette souveraineté fut un pari à haut risque, mené à marche forcée sans filet.
Pourquoi un tel forcing ? Notre analyse des archives de la Banque de France et des témoignages des anciens cadres de la BRM révèle trois moteurs. D’abord, un moteur idéologique : le socialisme malien avait besoin d’une planche à billets pour financer ses sociétés d’Etat, SOMIEX, OPAM, et ses grands périmètres rizicoles. La zone franc, avec sa discipline stricte, interdisait ce financement monétaire. Ensuite, un moteur politique : Paris avait gelé les avoirs maliens après l’éclatement de la Fédération et conditionnait toute aide à un retour dans son giron. Enfin, un moteur de fierté : Modibo ne voulut pas être le gouverneur d’une province monétaire française. Il voulut être le président d’une nation.
Le prix de ce forcing fut exorbitant et immédiat. Dès 1963, le franc malien perdit 50% de sa valeur réelle. Comme il n’était pas convertible, les commerçants Dioulas et Maures, qui faisaient le commerce avec Abidjan et Dakar, se retrouvèrent avec des liasses de billets inutilisables à l’extérieur. Le commerce extérieur s’effondra. Pour importer du sucre, du thé, de l’essence, il fallut quémander des devises que la BRM ne possédait pas. L’Etat instaura alors le contrôle des prix et la police économique. On fouilla les valises à la frontière, on perquisitionna les boutiques de la rue du Commerce à Bamako. La pénurie devint le quotidien des sans-voix.
Le paradoxe modibiste fut là : en voulant libérer le peuple malien de la tutelle française, il l’enchaîna à une autre tutelle, celle de la pénurie organisée. Les archives de l’UNTM que nous avons consultées montrent que dès 1964, les ouvriers se plaignaient que leur salaire en francs maliens ne valait plus rien. Les paysans, obligés de vendre leur mil à l’OPAM à un prix fixé par l’Etat, préférèrent cacher leurs récoltes.
Le forcing monétaire fut juste dans son intention – aucun pays ne devient souverain sans maîtriser sa monnaie – mais il fut dévoyé par son dogmatisme. Modibo crut que la volonté politique suffisait à créer la confiance. Il oublia qu’une monnaie ne vaut que par ce qu’elle permet d’acheter. En imprimant sans produire, il transforma la souveraineté en inflation.
Ce forcing monétaire prépara directement la chute de 1968. Quand l’armée prit le pouvoir, sa première mesure fut de négocier le retour dans la zone franc, en 1967, avec une dévaluation de 50% qui acheva de ruiner les Maliens. Le Mali revint à la maison France, appauvri, humilié, et persuadé pour longtemps que la souveraineté monétaire était une utopie dangereuse. Une leçon qui pèse encore aujourd’hui.
Par Elhadj Timéra









