La 37e Session ordinaire des chefs d’État et de gouvernement de l’Assemblée de l’Union africaine (UA) s’ouvrira demain. Deux jours de rencontre pour discuter des défis auxquels notre continent est confronté. La multiplication des conflits, la crise économique, les crises humanitaires, les problèmes de gouvernance sont entre autres problématiques impactant le processus de développement de l’Afrique. Ce sommet peut aussi être une occasion pour l’UA de prendre le lead du dialogue entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES) en revigorant sa diplomatie dans cet espace.
Des leaders de l’Union Africaine se réuniront du 17 au 18 février à Addis-Abeba dans un contexte de multiplication de conflits, de violation des principes de la démocratie, mais aussi de la rupture entre la CEDEAO de certains de ses membres regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) constituée du Mali, du Niger et du Burkina Faso. De même, elle intervient après la décision du gouvernement de notre pays de mettre fin à l’Accord d’Alger signé en 2015 pour privilégier le Dialogue inter-Maliens dont le processus a été enclenché avec la mise en place d’un Comité de pilotage. Composé de 140 personnes appartenant à diverses organisations civiles et militaires, ce Comité est dirigé par l’ancien Premier ministre, Ousmane Issouffi MÄIGA.
Outre la caducité de l’Accord d’Alger de faire la paix dans notre pays, le gouvernement de la transition reproche au chef de file de la médiation dudit accord d’outrepasser sa mission pour s’être ingéré dans les affaires internes de notre pays. Également, le gouvernement s’est plaint de l’initiative du président algérien de recevoir les responsables des groupes armés de la CMA et l’Imam DICKO, tous hostiles à la transition, et sans qu’il soit informé.
L’UA doit revigorer sa diplomatie au Sahel
A la veille de ce sommet, Crisis Group international a rendu public son analyse sur les défis de l’heure de l’Organisation africaine en lui proposant de saisir l’opportunité de cette rencontre pour revigorer sa diplomatie au Sahel. Pendant longtemps, l’UA s’est fait effacer pour s’appuyer sur la CEDEAO qui est de moins en moins audible parce que accusée d’être instrumentalisée par des puissances étrangères.
« Compte tenu du risque d’escalade, les trois principaux acteurs – le Mali, l’Algérie et les groupes séparatistes – doivent dialoguer. Le Département des affaires politiques, de paix et de sécurité de l’UA pourrait tenter de favoriser les échanges en abordant le sujet avec les représentants du Mali à Addis-Abeba, et en proposant de jouer un rôle d’intermédiaire avec les autres parties, en s’appuyant peut-être sur le bureau de l’UA au Sahel, s’il le souhaite », indique Crisis Group dont l’une des missions est de tirer la sonnette d’alarme pour éviter un conflit meurtrier.
En encourageant la CEDEAO à adopter une approche adaptée aux sanctions… l’UA peut alléger les besoins humanitaires au Niger, améliorer les relations régionales et approfondir ses propres liens avec Niamey, propose Crisis Group, citant en exemple la levée des sanctions qui nuisent aux citoyens ordinaires, comme l’interdiction des exportations d’électricité.
L’UA devrait, préconise Crisis Group, également rechercher des opportunités pour devenir un interlocuteur entre la CEDEAO et les trois États de l’Alliance, au cas où un rapprochement serait réalisable.
« Enfin, une mesure que l’UA devrait prendre pour donner un coup de pouce à tous ses efforts diplomatiques dans la région serait d’investir dans son bureau du Sahel, connu sous le nom de MISAHEL, basé à Bamako », a ajouté l’organisation indépendante œuvrant pour prévenir les guerres.
En clair, il s’agit pour Crisis Group de redynamiser le bureau de MISAHEL pour faciliter une navette diplomatique de haut niveau entre Addis-Abeba, les capitales sahéliennes et d’autres pôles régionaux d’Abuja à d’Alger au service des objectifs décrits ci-dessus. Il est à la dérive depuis août 2023, date à laquelle Maman Sidikou, l’ancien ministre nigérien des Affaires étrangères qui le dirigeait, a démissionné. L’UA devrait pourvoir ce poste vacant avec un homme d’État compétent possédant une ancienneté appropriée, tout en garantissant un budget qui permettra la poursuite d’un programme diplomatique solide.
Perte des valeurs démocratiques, la complaisance de l’UA
Outre les conflits liés à l‘insécurité, le recul démocratique est observé dans plusieurs pays membres de l’organisation africaine avec la multiplication notamment des coups d’Etat. Or, rappelle Crisis Group, le principal instrument de l’UA pour faire face aux coups d’État est la Convention de Lomé de 2000 qui oblige l’organisation à suspendre les pays ayant connu un changement de gouvernement anticonstitutionnel. La menace d’une suspension semble avoir, pendant un certain temps, découragé les prises de pouvoir militaires. La preuve : il y a eu moins de coups d’État entre 2000 et 2014 qu’au cours des 40 années précédentes, et ceux qui ont eu lieu ont sans doute été moins violents.
Mais les temps ont changé et les juntes ont moins de raisons de craindre l’opprobre de l’organisation. Les auteurs de coup d’Etat peuvent avoir des moyens de contourner les conséquences de certaines sanctions en nouant des partenariats avec d’autres Etats.
Au Mali par exemple, cite Crisis Group, les officiers ont favorisé des liens militaires et politiques plus étroits avec la Russie aux dépens de partenaires traditionnels, comme la France, principalement pour obtenir du matériel militaire bon marché et d’autres services dans la lutte contre les djihadistes. D’autres pays, comme la Chine et l’Arabie Saoudite, pourraient par inadvertance entraver les efforts de l’UA visant à imposer ses normes par des sanctions, a indiqué l’organisation indépendante.
Néanmoins, à moins que l’UA ne souhaite encourager la subversion du régime démocratique dans encore plus de pays avec les risques de violence qui en découlent ; alors, elle devrait à la fois s’en tenir aux principes de Lomé et condamner plus clairement les autres méthodes que les hommes politiques pourraient utiliser pour contourner les principes des processus démocratiques, ont conseillé les chercheurs de Crisis Group.
Ici, selon eux, l’UA devrait s’inspirer de la Charte africaine sur la démocratie, les élections et la gouvernance, signée par la plupart des dirigeants africains, qui impose certaines garanties et interdit les amendements constitutionnels « égoïstes » (par exemple, ceux destinés à aider les dirigeants en place à rester au pouvoir) et « l’auto-légitimation des auteurs de coups d’État » (par exemple, les mesures permettant aux dirigeants de se présenter aux élections).
Crisis Group dans son document d’analyse regrette que L’UA dénonçait rarement de telles transgressions. Il est peu probable que l’UA élargisse ses critères de suspension, mais elle devrait exercer une pression bien plus grande pour décourager de telles mesures et crier au scandale lorsqu’elles se produisent.
« L’hésitation de l’UA à dénoncer les élections frauduleuses a également terni sa réputation de garante des normes démocratiques », relevons dans le document.
L’une des illustrations de ce cas, l’on estime, est l’actualité au Sénégal. Ce sujet brûlant, selon de nombreux observateurs, devrait être évoqué lors de cette assemblée.
Les conséquences de cette situation à termes, a-t-elle alerté, conduisent à des coups d’État dans des pays où les électeurs ont perdu confiance dans les politiciens civils. Ce fut le cas au Mali (2020) et au Gabon (2023).
« Les missions d’observation de l’UA devraient publier des jugements honnêtes et sans équivoque sur l’équité des élections plutôt que de formuler leurs conclusions dans un langage diplomatique qui peut trop facilement être ignoré », a exhorté Crisis Group.
Au cours de cette session, la participation de l’organisation au G20, la mise en œuvre de l’Agenda 2063, la réforme institutionnelle de l’Union et les élections au Conseil de Paix et de Sécurité sont entre autres sujets inscrits à l’ordre du jour.
PAR SIKOU BAH