Le rouleau compresseur a été mis en marche dès qu’il a commencé à s’exprimer sur la situation nationale et à donner son point de vue sur la marche de la transition. Contre l’ancien Premier ministre Choguel Kokalla Maïga, la procédure a débuté le 1e août par une longue audition (9 heures) où Choguel était assisté par son avocat Me Konaré. Convoqué ensuite le 12 août 2024 à 9 heures au Pôle économique et financier, on l’a fait poiroter avant de lui signifier à 14 heures sa mise en garde à vue. Celle-ci durera 8 jours, pendant lesquels il a été retenu dans les locaux du Pôle, et au cours desquels l’opinion nationale et africaine ont été tenues en haleine. Huit de ses anciens collaborateurs ont également été placés en garde à vue le 12 août dans la même affaire ; ils ont été auditionnés comme lui par la Chambre d’instruction.
Le 19 août 2025, il a été présenté à la Chambre d’instruction de la Cour suprême, qui l’a notifié des charges retenues contre lui et a ordonné son placement sous mandat de dépôt à la prison centrale de Bamako. La Cour suprême n’a fixé aucune date de procès, ce qui pourrait impliquer une longue période de détention au cours de laquelle ses partisans et ses soutiens doivent prendre leur mal en patience.
Une procédure osée
L’enfermement de Choguel fait suite à un audit sur la gestion des fonds publics de la Primature (qu’il a dirigée de juin 2021 à novembre 2024), lancé en janvier 2025 et l’accusant de malversations financières, toutes choses qu’il conteste formellement. Il est poursuivi avec 8 de ses anciens collaborateurs dont les trois DAF (Directeurs administratifs et financiers) de la Primature qui se sont succédé pendant la période où Choguel Kokalla Maïga était Premier ministre jusqu’à son limogeage le 21 novembre 2024 : Mahamadou ANNOU, Inspecteur du Trésor, en poste quand Choguel est entré en fonction le 7 juin 2021 ; il a été remplacé le 3 novembre 2022 par Abdoulaye Zoubeïrou TOURE, inspecteur des Finances et enfin Yacouba TRAORÉ, inspecteur des Finances nommé le 13 septembre 2023. Notons que le 21 novembre 2024, un nouveau DAF a été nommé pour succéder à Yacouba Traoré.
Selon le communiqué du procureur général près la Cour suprême, daté du mardi 19 août 2025, Choguel Kokalla Maïga et à ses coaccusés sont poursuivis pour faux et usage de faux ; atteinte aux biens publics (à hauteur de plusieurs milliards de francs CFA), blanchiment d’argent et complicités. Ce même jour, la Chambre d’instruction de la Cour suprême a procédé à des auditions de première comparution, aboutissant à des inculpations, des mandats de dépôt (dont celui de Maïga), ainsi que des poursuites pour certains mis en cause laissés libres sous contrôle judiciaire.
Aucune source judiciaire ou médiatique récente ne confirme une hospitalisation ou un état critique au terme de sa première journée à la prison centrale de Bamako (le 19 août 2025). Quant à son état d’esprit, selon son avocat Cheick Oumar Konaré, Choguel Maïga est «serein» et a réagi philosophiquement à son incarcération en déclarant que tout ce qui arrive à un croyant est une miséricorde d’Allah, qu’un homme politique doit s’attendre à tout, y compris la prison et même la mort. Foin de résignation ou de fatalité. Choguel conteste les faits qui lui sont reprochés et fait confiance à la justice pour rétablir son honneur bafouillé par une procédure qui ne trompe personne. Malgré la gravité de la situation (incarcération), Choguel Kokalla Maïga demeure serein, confiant sur le plan psychologique, et considère cette phase comme une possible étape dans le parcours politique d’un homme public.
Une prospective risquée
L’arrestation successive de deux anciens Premiers ministres (Moussa Mara et Choguel Kokalla Maïga), toutes deux figures politiques de premier plan, dans le contexte de transition que nous connaissons, n’est pas un simple fait-divers judiciaire : c’est un événement politique majeur qui pourrait peser lourd sur la stabilité du pays et dans l’apaisement social. En neutralisant des leaders de premier plan, les autorités de transition réduisent encore l’espace d’expression plurielle et de débat démocratique. Cela installe un climat où toute voix discordante est perçue comme une menace, et non comme un contrepoids nécessaire ou une contribution. Le fait que ces arrestations interviennent de manière successive pourrait donner l’impression que l’appareil judiciaire est instrumentalisé à des fins politiques. Ce qui pourrait fragiliser davantage la crédibilité des institutions.
Les partisans de Choguel et de Mara, frustrés et privés de leurs leaders, pourraient se radicaliser ou se tourner vers des formes de contestation extra-institutionnelles, ce qui peut accroitre les tensions. Choguel Kokalla Maïga était l’un des piliers du mouvement qui avait contribué à la chute d’IBK en 2020. Son incarcération risque d’exacerber les rivalités internes et d’éroder la cohésion de ce camp.
Ces arrestations contribuent à installer une atmosphère de terreur, où la population et les acteurs civils craignent de s’exprimer librement. Cela bride le débat public. Si les populations perçoivent ces mesures comme des règlements de comptes politiques plutôt que comme de vraies actions de lutte contre la corruption, cela pourrait renforcer leur défiance vis-à-vis du régime. En dépit de l’interdiction des partis et mouvements politiques, les bases militantes de ces leaders peuvent tenter de se mobiliser, ce qui accroîtrait les risques d’affrontements avec les forces de sécurité.
Une transition censée préparer un retour à l’ordre constitutionnel perd sa légitimité si elle apparaît comme répressive et monolithique. Parce que les transitions réussies reposent sur le dialogue et l’inclusivité. Écarter des personnalités majeures ferme la porte à une réconciliation nationale large. En instaurant un climat de peur et de répression, les autorités militaires pourraient chercher à prolonger leur maintien au pouvoir, ce qui repousse l’horizon du retour aux urnes et accroît l’instabilité.
Ces arrestations successives pourraient être perçues par la communauté internationale comme des atteintes aux droits humains et aux libertés politiques. Cela pourrait impacter l’hostilité diplomatique à l’égard de notre pays et réduire l’assistance internationale. Par ailleurs, la promesse initiale d’un Mali souverain, assaini de la corruption et gouverné autrement, risque de se transformer en une image d’État autoritaire répressif. Des partenaires régionaux comme internationaux pourraient envisager des sanctions individuelles contre les responsables de ces dérives autoritaires.
L’arrestation de Choguel Kokalla MaÏga, tout comme celle de Moussa Mara, au-delà de sa dimension judiciaire, a un effet hautement politique. Elle risque de compromettre l’inclusivité, d’attiser la méfiance entre le pouvoir et la société civile, de radicaliser les opposants, et d’éroder la légitimité de la transition. Dans un Mali déjà fragilisé par l’insécurité, la crise économique et l’adversité au plan international, ces arrestations constituent un facteur supplémentaire de risque à en tenir compte.
PAR EL HADJ SAMBI TOURÉ