Des soldats américains à travers AFRICOM (forces spéciales, conseillers, pilotes contractuels) opèrent depuis quelques années en appui des forces ivoiriennes dans l’immédiate proximité des frontières avec le Sahel (notamment Mali et Burkina Faso).
Il s’agit, dit-on, pour l’instant surtout, de soutien technique, formation, renseignement et forces spéciales ponctuelles, pas d’une grande base permanente ni d’un déploiement massif de troupes.

Les financements américains (65 millions USD annoncés en 2024) sont orientés spécifiquement vers la sécurisation des zones frontalières nord. AFRICOM insiste sur la notion de « coopération flexible » : pas de grande base pour le moment, mais présence mobile dans les zones sensibles proches du Sahel. Quelle différence avec Africa corps ?
On nous répète sans cesse que les Américains d’AFRICOM et les Russes de l’Africa Corps ne sont pas comparables. Les premiers seraient des « alliés », des « partenaires », des « formateurs ».
Les seconds, eux, seraient des « mercenaires », des « prédateurs », des « voyous en uniforme ». On nous abreuve de ces étiquettes comme si les mots suffisaient à cacher les faits. Mais ouvrons les yeux : les pratiques sont les mêmes, les objectifs sont identiques, seuls les récits changent.

Le théâtre des mots
À Abidjan ou à Odienné, on parle de « coopération flexible », de « soutien technique ». À l’autre côté de la frontière, on parle de « lutte pour la souveraineté ». Toutefois, c’est le même théâtre, avec des costumes différents.
D’un côté, l’uniforme impeccable, la conférence de presse bien calibrée, le communiqué officiel publié sur le site d’AFRICOM.
De l’autre, la tenue de combat sans drapeau, l’accord secret signé à huis clos, les images diffusées sur une chaîne Telegram ou par une télévision d’État.
Mais dans les deux cas, ce sont des soldats étrangers qui sont invités à prendre position sur nos terres, sont impliqués dans nos priorités sécuritaires, et prennent part dans nos guerres.
Les Américains dégainent les milliards. En Côte d’Ivoire, 65 millions de dollars injectés dans la sécurisation des frontières nord. Ce sont des bases rénovées, des équipements fournis, des formations multipliées.
Les Russes, eux, sortent leurs cartes minières : or, manganèse, lithium, concessions stratégiques. Eux ne paient pas, ils prélèvent. Et pourtant, c’est la même logique : nos États mettent en balance leur souveraineté contre une sécurité sous perfusion. Un deal où l’Afrique combattante souveraine reste cliente, jamais décideuse.

Hypocrisie des uns, ruse des autres
L’Occident se drape dans la morale : « nos soldats sont réguliers, ils viennent avec un mandat clair, ils respectent le droit international ». Mais qui croit encore que les forces spéciales américaines, les drones, les instructeurs en treillis, ne participent pas directement aux combats ou aux décisions stratégiques ? Quid des camarades russes ?
La Russie, elle, avance sans masque : « nous combattons à vos côtés, nous protégeons vos palais présidentiels, nous sécurisons vos régimes ».
Mais derrière cette franchise brutale, se cache une autre réalité : une dépendance économique aussi asphyxiante que la dépendance militaire.
Alors posons la question : quelle est la différence entre un « conseiller militaire » américain et un « instructeur » russe ?
Entre un « financement » en dollars et une « concession » minière ?
Entre un uniforme frappé du drapeau étoilé et une tenue camouflée sans insigne ?
La différence n’est pas dans la pratique, elle est dans le récit. L’un se pare des habits du droit international, l’autre de la rhétorique de la souveraineté. L’un brandit la bannière du partenariat, l’autre celle de l’anti-impérialisme.
Mais les deux mènent la même guerre d’influence, la même intrusion, la même confiscation de nos choix souverains.

Le prix payé par l’Afrique
Pendant que Moscou et Washington se disputent les mots, ce sont nos villages qui brûlent, nos frontières qui se délitent, nos paysans qui fuient leurs champs, nos armées qui s’épuisent. Pendant qu’ils négocient en coulisses, ce sont nos jeunesses qui se noient dans la Méditerranée, faute d’avenir sur un continent réduit au rôle de terrain de manœuvre pour grandes puissances.
On nous demande de choisir entre AFRICOM et Africa Corps, comme hier on nous demandait de choisir entre Washington et Moscou en pleine guerre froide. Mais le seul vrai choix qui compte est celui que nous devons imposer : ni l’un ni l’autre.
Il est temps de nommer les choses par leur vrai nom : les soldats d’AFRICOM et ceux de l’Africa Corps sont des instruments d’ingérence. Peu importe qu’ils s’appellent « partenaires », « instructeurs » ou « mercenaires » : ils servent d’abord leurs capitales, leurs intérêts stratégiques, leurs logiques impériales.
La souveraineté africaine ne se construira pas dans l’ombre d’un drapeau étranger. Elle ne viendra ni des dollars américains, ni des kalachnikovs russes, ni des drones turcs. Elle viendra de nos propres choix, de nos propres moyens, de la reconstruction d’États capables de se défendre eux-mêmes.

Hypocrisie occidentale, ruse russe
L’Occident dénonce des « mercenaires » russes, mais se garde bien d’admettre que ses propres forces spéciales, déployées en silence au Sahel, font exactement le même travail : renseignement, appui, parfois même combat direct. La Russie, elle, se présente comme l’alliée des peuples africains contre l’impérialisme. Mais derrière le drapeau de la souveraineté, elle installe une économie de guerre financée par l’extraction des ressources.
Qu’importe qu’on les appelle « forces régulières » ou « contractors », « instructeurs » ou « mercenaires » : le résultat est le même.
Des puissances extérieures façonnent nos sécurités, instrumentalisent nos armées et transforment nos pays en terrains de jeu géopolitique. Pendant que Washington et Moscou se disputent le vocabulaire, ce sont nos villages qui brûlent, nos populations qui fuient, et nos États qui perdent un peu plus de leur souveraineté réelle.
Il est temps d’arracher les masques. AFRICOM et Africa Corps sont deux prédateurs, l’un habillé de diplomatie policée, l’autre drapé dans la ruse assumée.
Deux faces d’une même pièce : l’ingérence étrangère, avec ses dollars et ses drones. Tant que nos États accepteront ces tutelles en échange d’une sécurité illusoire, l’Afrique restera ce qu’elle est aujourd’hui : un champ de bataille où d’autres écrivent l’histoire à notre place.

Comment s’en sortit
Africains, refusons le piège des faux choix. Refusons la duplicité des récits occidentaux et la ruse des récits russes. Refusons d’être les figurants dans la pièce qu’ils écrivent pour nous. Notre avenir ne se négocie pas dans les bases militaires d’Odienné, ni dans les salons sécurisés de Ouaga. Notre avenir se construit ici, par nous, pour nous.
Tant que nous accepterons d’échanger notre souveraineté contre une protection étrangère, nous serons condamnés à rester des vassaux dans notre propre maison.
L’Afrique n’a pas besoin de parrains armés. Elle a besoin certes d’équipements militaires pour défendre et assurer sa souveraineté, mais elle a surtout besoin de liberté, de lucidité et de courage politique. Puissions-nous avoir la clairvoyance de nous détacher.

El Hadj Sambi TOURE

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