Derrière son caractère officiellement amical, la visite éclair du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye dans notre pays revêt une portée diplomatique qui dépasse largement le cadre bilatéral. Désormais président en exercice de la CEDEAO, il apparaît comme l’un des rares dirigeants de l’organisation capable de renouer un dialogue direct avec les autorités de la transition, dans un contexte où les rapports entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES) demeurent tendus.
À première vue, la visite du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye dans notre pays, prévue le 28 juillet, s’inscrit dans le registre classique des relations de bon voisinage. Officiellement présentée comme une visite d’amitié et de solidarité, elle intervient pourtant dans un contexte géopolitique particulièrement sensible. Depuis le retrait du Mali de la CEDEAO et la consolidation de la Confédération des États du Sahel (AES), les équilibres régionaux ont profondément évolué. En sa qualité de président en exercice de la CEDEAO, Bassirou Diomaye Faye ne vient donc pas seulement rencontrer le président de la Transition, le Général Assimi Goïta ; il effectue une mission qui pourrait redessiner les rapports entre deux ensembles désormais distincts, mais condamnés par la géographie et l’histoire à dialoguer.
Le premier objectif de cette visite semble être la reprise d’un dialogue politique direct. Depuis plusieurs années, les échanges entre les autorités de la transition et la CEDEAO ont été marqués par des incompréhensions, des sanctions et une rupture institutionnelle. En choisissant de se déplacer personnellement, le chef de l’État sénégalais privilégie manifestement une diplomatie de proximité plutôt qu’une diplomatie de confrontation. Le message est double : reconnaître que le Mali demeure un acteur incontournable de la stabilité régionale et admettre qu’aucune architecture sécuritaire en Afrique de l’Ouest ne peut être efficace sans une coopération avec les pays de l’AES.
Mais les dessous de cette visite dépassent largement le cadre politique. Le Sénégal entretient avec le Mali une interdépendance économique ancienne. Le corridor Dakar-Kayes-Kati constitue l’un des principaux axes d’approvisionnement de notre pays. Une dégradation durable des relations entre les deux États aurait inévitablement des conséquences sur le commerce, le transport routier, les opérateurs économiques, les transitaires et les milliers de familles vivant des échanges transfrontaliers. Pour Dakar, préserver cette dynamique est une nécessité économique autant qu’une priorité diplomatique.
Le contexte sécuritaire constitue un autre élément déterminant. Les groupes armés terroristes poursuivent leurs actions dans plusieurs espaces sahéliens et leurs mouvements ne connaissent pas les frontières administratives. Même si les approches politiques diffèrent entre la CEDEAO et l’AES, les préoccupations sécuritaires restent largement communes. Le Sénégal sait qu’une aggravation de l’insécurité au Mali aurait des répercussions sur l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Cette réalité explique sans doute la volonté affichée de maintenir des canaux permanents de concertation avec les autorités de la transition.
Les non-dits de cette visite résident également dans le rôle que Bassirou Diomaye Faye pourrait chercher à jouer au sein de la CEDEAO. Son arrivée à la tête de l’organisation régionale ouvre une nouvelle séquence diplomatique. Sans remettre en cause les principes défendus par l’organisation, il semble privilégier une méthode davantage fondée sur l’écoute et la concertation. Cette posture pourrait contribuer à réduire les tensions accumulées depuis plusieurs années, sans pour autant effacer les divergences institutionnelles existantes.
Pour notre pays, cette rencontre présente plusieurs intérêts stratégiques. D’abord, elle confirme que le Mali demeure un interlocuteur recherché dans les grands dossiers régionaux. Malgré son retrait de la CEDEAO, les initiatives diplomatiques démontrent que les voisins continuent de considérer notre pays comme un partenaire incontournable. Cette reconnaissance contribue à renforcer la crédibilité internationale des autorités de la transition et à consolider leur stratégie d’ouverture vers des partenariats multiples.
Ensuite, cette visite pourrait favoriser une meilleure fluidité des échanges commerciaux. Les autorités maliennes ont toujours insisté sur la nécessité de sécuriser les corridors d’approvisionnement. Une coopération renforcée avec Dakar pourrait faciliter le transit des marchandises, réduire certaines contraintes logistiques et améliorer les conditions d’importation des produits stratégiques destinés au marché national. Pour les populations, cela pourrait se traduire, à terme, par une plus grande régularité des flux commerciaux et une meilleure résilience des circuits d’approvisionnement.
Cette visite est également susceptible de produire des effets positifs sur la coopération technique. Les deux pays disposent d’une longue tradition de collaboration dans les domaines des transports, de l’énergie, de l’enseignement supérieur, de la santé, de la culture et de la gestion des frontières. Un réchauffement politique pourrait permettre d’accélérer plusieurs projets communs dont les bénéfices profiteraient directement aux citoyens des deux côtés de la frontière.
Sur le plan diplomatique, le déplacement du président sénégalais constitue aussi un signal adressé à la communauté internationale. Il montre que les désaccords institutionnels n’empêchent pas le maintien de relations bilatérales constructives. Pour le Mali, cette évolution vient conforter la ligne défendue par les autorités de la transition selon laquelle le pays reste ouvert au dialogue avec tous ses partenaires, dans le respect de sa souveraineté et de ses choix stratégiques.
EL HADJ SAMBI TOURÉ