Le 3 novembre 2002, le Mali crut avoir trouvé sa boussole. Le premier gouvernement du président Amadou Toumani Touré, fraîchement élu sous le signe du consensus, annonça le lancement opérationnel du Cadre Stratégique de Lutte contre la Pauvreté. Le sigle CSLP devint le mot magique des ministères, des bailleurs et des préfectures. Il ne s’agit pas d’un simple programme. Ce fut la matrice officielle de toute la politique de développement, la condition imposée par la Banque Mondiale et le FMI pour accéder à l’initiative des Pays Pauvres Très Endettés et effacer une partie de l’ardoise nationale.
Sur le papier, la vision fut juste. Pour la première fois, l’Etat malien décida de mettre le monde rural au centre. Plus de 75% de la population vivait alors de la terre, du coton, du mil et du sorgho. Le CSLP promit de désenclaver. Il débloqua des milliards, en francs CFA et en dollars, pour tracer des pistes agricoles, forer des puits à grand diamètre, construire des micro-barrages et financer les intrants. L’impact fut immédiat dans les discours : on parla de révolution verte malienne, de lutte contre l’exode rural, de retour de la fierté paysanne. Des convois de techniciens sillonnèrent le Kaarta, le Koutiala, le Macina. On inaugura des ponts en banco stabilisé sous les applaudissements des chefs de village.
Vingt-cinq ans après, que reste-t-il de cette grande promesse ? Le bilan est douloureux. La vision fut juste, mais elle fut dévoyée, méthodiquement, par les élites qui devaient l’appliquer.
L’investigation que nous avons menée sur les traces du CSLP dans trois régions – Sikasso, Ségou et Mopti – révéla le même scénario. Les pistes agricoles, facturées à prix d’or avec des études de faisabilité réalisées par des bureaux amis, ne résistèrent pas à deux hivernages. Faute d’entretien et de contrôle, elles se transformèrent en bourbiers impraticables. Les forages hydrauliques, prévus pour être équipés de pompes solaires de pointe, furent livrés sans panneaux ou avec des moteurs d’occasion chinois qui tombèrent en panne six mois plus tard. Dans plusieurs communes que nous avons visitées, les populations nous montrèrent des châteaux d’eau vides, devenus des nids pour les chauves-souris.
Où est passé l’argent ? C’est là que le CSLP devint le laboratoire de la corruption consensuelle de l’ère ATT. Le système fut ingénieux. Les financements des bailleurs furent logés dans des agences d’exécution parallèles, des Cellules d’Appui, qui échappèrent au contrôle du Contrôleur Général des Services Publics. Les marchés furent saucissonnés pour éviter les appels d’offres internationaux. On créa une économie de la consultance : séminaires à Dakar et à Saly, per diem en euros, rapports copiés-collés qui justifièrent des décaissements massifs. Le petit producteur de coton, cible officielle du programme, ne vit jamais la couleur de l’aide. Il continua de s’endetter auprès de la CMDT pendant que son président d’APCAM achetait une villa à ACI 2000.
L’héritage du CSLP est donc double. D’un côté, il a institutionnalisé une culture de la mendicité stratégique. Le Mali apprit à parler le langage de la pauvreté pour obtenir des dettes. De l’autre, il a dépolitisé la misère. On ne parla plus d’injustice foncière, de prix du coton bradé à Liverpool, de spoliation des terres par les agro-businessmen. On parla de «vulnérabilité» et de «résilience», des mots qui ne fâchent personne.
Aujourd’hui, en 2026, le paysan de Yorosso emprunte toujours la même piste défoncée qu’en 2002 pour évacuer son coton. Son fils a pris la route de Bamako ou de l’Italie. Le CSLP n’a pas échoué par manque d’argent. Il a échoué parce qu’on a confié une vision de justice sociale à une machine à détourner. Et ce détournement-là a coûté plus cher que la pauvreté elle-même : il a tué l’espoir que l’Etat puisse un jour servir les sans-voix.
Par Elhadj Timéra








