Si i le Système intégré de gestion des ressources humaines (SIGRH) a été salué comme une victoire pour la modernisation de l’administration, le vendredi 15 août 2025, la présentation au Président de la Transition de son rapport d’exécution a sonné comme un coup de tonnerre dans le ciel déjà lourd de la transition malienne. Les chiffres, eux, sont brutaux : 158 317 agents recensés, dont 36 151 introuvables, équivalant à 48,28 milliards de FCFA de masse salariale évaporée chaque année, sans compter les cas de doublons constatés sur les 122 166 agents (avec ou sans NINA, contrôle insatisfaisant).
Face à cette bombe, le ministre de la Refondation, Bakary Traoré, avait tenté de ménager la chèvre et le chou, parlant d’un « délai de grâce » de trois mois pour régulariser les absents. Refusant de qualifier les absents de ‘‘fonctionnaires fictifs’’, il a proposé un délai de grâce de trois mois. Une prudence dictée par la crainte d’ouvrir un front social avec les syndicats et d’humilier une partie de l’administration.
Mais dix jours plus tard, le ton a changé. À Koulouba, le président de la transition Assimi Goïta a convoqué le Premier ministre et plusieurs ministres pour exiger l’application ferme des recommandations et a donné l’ordre d’une suspension immédiate des salaires concernés.
En convoquant le Premier ministre Abdoulaye Maïga et les ministres concernés, il désavoue clairement la ligne gouvernementale. Ses instructions sont claires : suspension immédiate des salaires dès septembre, y compris pour les doublons constatés.
Suspension immédiate ou délai de grâce ?
Le ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, n’a pas tardé à exécuter l’ordre présidentiel. Le 26 août, le ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, a adressé une directive confidentielle aux DFM et DAF pour couper, dès septembre, les salaires des 36 151 agents absents qui sont désormais des ‘‘fonctionnaires fictifs’’ aux yeux de Koulouba et des doublons identifiés. Cette décision va bien au-delà du compromis initial du gouvernement, qui voulait donner trois mois de sursis.
Le contraste est net : là où le gouvernement temporise, Koulouba tranche. Le terme ‘‘fonctionnaires fictifs’’, soigneusement évité par le ministre de la Refondation, est assumé par la Présidence.
Ce changement brutal de cap pose une question centrale : Assimi Goïta a-t-il simplement voulu rappeler son gouvernement à la rigueur budgétaire ou a-t-il infligé un véritable désaveu politique à ses ministres ? Il y a, en effet, plusieurs hypothèses possibles. D’une part, en contredisant publiquement la proposition du ministre de la Refondation, le président de la transition expose les limites de son autorité et son incapacité à peser dans l’arbitrage final. D’autre part, en appelant le chat par son nom, pardon en imposant son vocabulaire – ‘‘fonctionnaires fictifs’’ – là où le gouvernement préférait parler d’‘‘agents absents’’, le président Assimi Goïta impose sa lecture politique de la situation. Enfin, en ordonnant l’application immédiate de ses instructions en lieu et place du sursis préconisé par le gouvernement, le président Assimi Goïta prive le Premier ministre le Général de division Abdoulaye Maïga de toute marge de manœuvre et envoie un message clair : c’est à Koulouba que se décide la politique, pas à la Primature, conformément l’article 76 de la Constitution du 23 juillet 2023 : ‘‘le Gouvernement conduit la politique de la Nation déterminée par le président de la République…’’.
Recadrage présidentiel ou désaveu du gouvernement ?
Cette intervention musclée sur un dossier aussi sensible qu’explosif que le Système intégré de gestion des ressources humaines (SIGRH) soulève deux interprétations possibles. Beaucoup pourraient y voir un rappel à l’ordre budgétaire. En effet, dans un contexte de ressources publiques raréfiées, le président Assimi Goïta voudrait marquer sa volonté de rigueur, envoyer un signal fort de lutte contre la gabegie et éviter toute suspicion de laxisme. D’autre part, elle peut être interprétée comme un recadrage politique. Car en court-circuitant la prudence du ministre de la Refondation Bakary Traoré et la position conciliante du Premier ministre Abdoulaye Maïga, le président Assimi Goïta pourrait chercher à réaffirmer sa primauté sur le gouvernement et à rappeler que la transition ne tolérera pas de demi-mesures.
Cette méthode révèle la marque de fabrique du général Goïta : la gouvernance par injonction. Il tranche, impose, ordonne, quitte à désavouer ses propres ministres. Cela peut séduire une opinion publique lassée de la corruption et de l’impunité. Mais sur le plan institutionnel, cela pourrait être perçu comme un signal inquiétant. Car si chaque dossier sensible se terminait par une décision présidentielle contredisant les annonces gouvernementales, le rôle du Premier ministre et de son équipe deviendrait secondaire, voire décoratif, comme au temps de Choguel Kokalla Maiga. À terme, cette pratique risque de transformer le gouvernement en simple bureau d’exécution des volontés présidentielles, inaugurant les chrysanthèmes, comme le dirait le général De Gaulle.
Quels pourraient être les risques politiques d’un tel recadrage ?
En agissant comme il l’a fait ce lundi, le président Assimi Goïta s’expose à plusieurs dangers. Le premier, et non des moindres, est un affaiblissement de la Primature : le général de division Abdoulaye Maïga apparaît comme un piètre exécutant, incapable de protéger la ligne politique de son équipe. L’intervention martiale de Koulouba n’est pas aussi sans laisser planer un malaise au sein du gouvernement. Pour cause : les ministres recadrés publiquement peuvent se sentir humiliés, ce qui alimente frustrations et rancunes. Enfin, le risque majeur dans le contexte de fragilité où nous vivons pourrait être une fracture avec les syndicats. En effet, la brutalité de la suspension immédiate des salaires pourrait, nul ne le souhaite, mettre le feu aux poudres dans un climat social déjà tendu. Autrement dit, ce qui était censé être une opération technique de moralisation risque de devenir un front politique et social de plus pour la transition.
Vers un fossé entre Koulouba et la Primature ?
La question que se posent désormais les Maliens est celle de la cohésion au sommet de l’État. Le décalage entre le langage feutré du gouvernement et la fermeté présidentielle laisse apparaître un fossé politique latent, mais inquiétant. D’un côté, la volonté de ne pas heurter une administration déjà fragilisée ; de l’autre, le souci d’afficher une gouvernance vertueuse et implacable. Dans un contexte où la transition est scrutée par une population excédée par l’insécurité, la corruption et l’étouffement des libertés publiques, ce décalage pourrait affaiblir le gouvernement Abdoulaye Maïga, réduit à exécuter des instructions qui contredisent ses propres annonces.
Comme dirait l’autre, le SIGRH n’a pas seulement révélé des milliers de ‘‘fonctionnaires fictifs’’ : il a mis en lumière les premières fissures visibles entre Koulouba et la Primature, entre l’urgence politique du président et la prudence administrative de ses ministres. L’affaire du SIGRH ne se résume pas à la chasse aux ‘‘fonctionnaires fictifs’’. Elle met en lumière une ligne de fracture politique : entre la rigueur implacable d’Assimi Goïta et la prudence calculée de son gouvernement. En choisissant la confrontation plutôt que la pédagogie, le président montre qu’il privilégie l’image de fermeté à la recherche du consensus. Mais cette stratégie pourrait, à terme, fragiliser sa propre équipe et ouvrir une brèche dans la cohésion du pouvoir. Le SIGRH devait être un outil de modernisation administrative. Il risque de devenir un test de loyauté politique entre Koulouba et la Primature.
EL HADJ SAMBI TOURÉ