Les premiers jours de novembre 1968 restèrent dans la mémoire de Bamako comme une agonie à ciel ouvert. Le 4 novembre, Modibo Keita, le père de l’indépendance, prononça ce qui fut son dernier discours de chef d’Etat libre devant les responsables de l’Union Nationale des Travailleurs du Mali. Ce ne fut pas un discours écrit par un protocole. Ce fut une improvisation fiévreuse, presque une supplication. Confronté à une grève générale qui menaçait de paralyser le pays, il tenta de rallumer la flamme du socialisme africain devant des syndicalistes affamés.
Le décor était celui de l’effondrement. L’année précédente, en 1967, le franc malien avait été dévalué de 50% sous la pression des accords monétaires signés avec la France. L’inflation avait flambé. Le sucre, le riz, le lait avaient disparu des étals de la SOMIEX. Les fonctionnaires, payés en monnaie de singe, ne purent plus nourrir leurs familles. Le régime, qui avait bâti sa légitimité sur la dignité et l’autosuffisance, se retrouva à rationner la misère.
Le 5 novembre, la rupture devint irréversible. Les comités de défense de la révolution et la milice populaire, bras armé du parti US-RDA, durcirent les contrôles dans la capitale. On fouilla les sacs, on interdit les attroupements. Le gouvernement publia une note interdisant les rassemblements corporatistes non autorisés. Ce fut une erreur fatale. En voulant mater la fronde syndicale, le pouvoir civil s’aliéna sa propre base sociologique : les ouvriers, les cheminots, les enseignants qui avaient fait l’indépendance. L’UNTM, qui était le poumon du régime, devint son fossoyeur moral. Les travailleurs ne demandèrent plus une augmentation. Ils demandèrent des garanties de survie.
Le 6 novembre, le pouvoir tenta un dernier sursaut sécuritaire. Il ordonna la surveillance des communications et le contrôle des axes routiers menant à Bamako. Les rumeurs de complot dans les casernes de Kati et de Djicoroni bruissaient depuis des mois. Modibo Keita le savait. Il crut que les comités de défense de la révolution feraient rempart. Mais ces comités n’étaient plus que des coquilles idéologiques, haïs par une population qui les voyait comme des milices de la faim.
Alors, Modibo fut-il lâché ou trahi ?
Il fut lâché, d’abord, par le peuple. C’est la vérité la plus cruelle que l’histoire officielle refusa d’écrire. Le socialisme malien, si noble dans ses intentions – l’indépendance économique, la malianisation des cadres, l’école pour tous – s’était épuisé à force d’austérité sans perspective. Le paysan de la première République ne comprit pas pourquoi, après avoir chassé le colon, il devait manger moins. Le fonctionnaire ne comprit pas pourquoi son pouvoir d’achat fut sacrifié sur l’autel de la souveraineté monétaire. Quand Modibo parla le 4 novembre, la salle l’écouta par respect, mais plus par adhésion. Le contrat social était rompu.
Il fut trahi, ensuite, par l’armée. Et cette trahison ne fut pas un accident. Depuis 1967, un groupe de jeunes officiers formés à l’école de Kati – Moussa Traoré, Baba Diarra, Youssouf Traoré – conspira dans l’ombre. Ils ne supportèrent plus d’être commandés par une milice populaire, d’être mal payés et de voir le pays sombrer. Ils bénéficièrent d’une bienveillance extérieure évidente. La France, qui n’avait jamais digéré la sortie du Mali de la zone franc en 1962 et son rapprochement avec le bloc de l’Est, vit dans ces jeunes lieutenants des interlocuteurs plus raisonnables. Le coup d’Etat du 19 novembre ne fut pas une improvisation de caserne. Ce fut une opération chirurgicale, sans effusion de sang, menée à 3 heures du matin, avec des listes d’arrestation déjà prêtes.
Le génie de cette trahison fut de se faire passer pour un lâchage. Les militaires ne renversèrent pas un leader aimé. Ils cueillirent un pouvoir déjà à terre, abandonné par ses syndicats, contesté dans la rue. Ils purent ainsi se présenter comme des arbitres, non comme des putschistes.
Modibo Keita ne fut donc pas victime d’un choix. Il fut victime des deux à la fois. Lâché par une base populaire exténuée par les pénuries qu’il n’avait su juguler, et trahi par une armée qui transforma cette lassitude en opportunité politique. Ce double abandon scella la fin de la première République et ouvrit vingt-trois ans de dictature militaire.
Par Elhadj Timéra









