Le 30 décembre 2025, Abdelmadjid Tebboune tance les autorités de la Transition. Le ton est sec, la charge est frontale, la rupture semble consommée. Quatorze jours plus tard, une lettre ouverte au président Tebboune est déposée à l’ambassade d’Algérie à Bamako. Le 19 janvier 2026, le pays découvre qu’il s’agit d’une lettre ouverte signée Choguel Kokalla Maïga : un appel à la fraternité, à la raison historique et au dialogue. Six mois plus tard, le 10 juillet 2026, les ambassadeurs reviennent et les ciels se rouvrent. Le 3 octobre, Tebboune se dit aux côtés du Mali pour éradiquer les résidus du terrorisme. Le 6 octobre, Kidal repasse sous le drapeau national. Coïncidence ? Chronologie ? Dans les coulisses feutrées de la diplomatie sahélienne, où la Russie et le Niger ont poussé, une initiative a joué un rôle que personne n’avait vu venir : celle d’un ancien Premier ministre que l’on croyait hors-jeu. Enquête sur une lettre qui a rendu la paix possible.
Il faut se souvenir de l’hiver sahélien : neuf mois durant lesquels le Mali et l’Algérie ne se parlaient plus. L’Accord d’Alger était enterré par notre pays au nom de la souveraineté. Alger recevait des figures tutélaires du séparatisme et du djihadisme que le Mali considérait, à juste titre, comme des terroristes. Ensuite, un drone des FAMa a été abattu. Les ambassades se sont vidées. Les espaces aériens se sont fermés. Dans les rédactions de Bamako et d’Alger, le vocabulaire n’était plus diplomatique : il était patriotique, voire guerrier.
C’est dans ce no man’s land qu’intervient Choguel Kokalla Maïga. L’homme n’est pas un médiateur neutre. Il est l’ancien chef du gouvernement de la Transition, l’homme du discours souverainiste à la tribune de l’ONU, celui qui a assumé la rupture avec Alger. Quand un tel homme écrit à Tebboune, ce n’est pas une main tendue avec mollesse. C’est un acte politique. Et c’est précisément ce qui fait sa force.
Le 14 janvier 2026, son mémorandum et sa lettre ouverte sont transmis officiellement à l’ambassade d’Algérie. Le 19 janvier, le texte est rendu public. La presse algérienne s’en empare. Echorouk le titre : « Un homme politique malien appelle à la réconciliation ».
Que dit-il ? Deux choses que personne ne disait ensemble.
Premièrement, l’appel à la fraternité. Choguel Kokalla Maïga distingue ce que la crise avait confondu : le désaccord entre deux gouvernements et la destinée liée de deux peuples. Il rappelle ce que l’histoire, la géographie et le sang imposent : Maliens et Algériens sont condamnés à vivre ensemble. Personne ne déménagera. La formule, que le président Tebboune reprendra lui-même, des mois plus tard, lors de la visite à Alger du Premier ministre, le général Abdoulaye Maïga, était déjà là, dans la lettre.
L’ancien Premier ministre ne demande pas au Mali de renier ses positions. Il ne demande ni le retour à l’Accord d’Alger, ni même la reconnaissance de l’Algérie comme médiateur. Il dit autre chose, de beaucoup plus subtil : le dialogue n’est pas une capitulation, c’est une arme de défense des intérêts supérieurs de la nation. C’est une façon de protéger la souveraineté, non de l’abandonner. Dans un climat où tout compromis était traité de trahison, cette reformulation était vitale. Elle a rendu le rapprochement politiquement acceptable à Bamako.
C’est le premier apport de la lettre ouverte du 14 janvier, et il est considérable. L’ancien Premier ministre Choguel Kokalla Maïga a réintroduit la possibilité même d’un dialogue, sans que personne ne perde la face.
Le deuxième apport est plus rugueux, plus « choguelien ». Au milieu de l’appel à la fraternité, une phrase claque, comme un ultimatum fraternel : « Le pas à franchir consiste à expulser du territoire national algérien les terroristes et les séparatistes qui y ont trouvé asile. » Sans cette phrase, la lettre n’aurait été qu’une belle homélie. Avec elle, elle devient une feuille de route.
Choguel ne se contente pas de morale. Il pose une condition de confiance. Il met des mots sur ce que les Maliens n’avaient pas compris : pourquoi, après la première reprise de Kidal, les rebelles vaincus ont-ils pu quitter la ville avec armes et bagages pour être accueillis à bras ouverts de l’autre côté de la frontière ? Pourquoi des hommes que notre pays a inscrits sur sa liste terroriste, dont Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa, trouveraient-ils protection à Alger ? Pourquoi l’accusation, alors très vive chez nous, d’une collusion entre ces groupes et des acteurs extérieurs, comme l’Ukraine, restait-elle sans réponse claire ?
La formule est brutale, volontairement. Mais, politiquement, elle est adroite et sincère. Elle transforme la réconciliation en question de réciprocité. Si Alger veut la confiance, elle doit prouver, par des actes, que son territoire ne sert pas de base arrière à ceux qui œuvrent à dépecer le nôtre.
Bien sûr, juridiquement, on n’expulse pas une catégorie. Le droit distingue un responsable politique, un ancien signataire d’un accord de paix et un chef djihadiste sous mandat international. Une extradition exige un dossier, des preuves et une convention. Choguel le sait. Mais, en posant l’exigence maximale, il oblige à passer au concret : échange de renseignements, surveillance frontalière, traitement au cas par cas des demandes judiciaires et clarification du statut des responsables du FLA présents en Algérie.
C’est ce qui fait de cette lettre autre chose qu’un symbole. Elle a imposé le vrai sujet au cœur de la future normalisation. Et la suite lui donne raison.
Le 10 juillet 2026, la reprise est annoncée : retour des ambassadeurs, réouverture des ciels. Les communiqués officiels parlent d’échanges directs entre le colonel Assimi GOÏTA et le président Tebboune, avec, en arrière-plan, les bons offices discrets de Moscou et de Niamey. Aucun communiqué ne cite Choguel. Aucune présidence ne dit : « Nous l’avons fait grâce à lui. » C’est la règle du jeu diplomatique.
Mais les faits sont têtus. Le 11 juillet, au lendemain de l’annonce, Choguel réagit. Il se félicite et dit l’essentiel : cette décision correspond à l’esprit de sa lettre et de son mémorandum. Il ne revendique pas la paternité, il revendique la préfiguration. Et, dans le microcosme bamakois, tout le monde comprend.
Car que s’est-il passé entre janvier et juillet ? L’idée du dialogue, inaudible en décembre, est redevenue dicible. La presse algérienne avait déjà ouvert une brèche le 19 janvier. La transmission à l’ambassade avait maintenu un fil lorsque tous les autres étaient coupés. L’appel d’un « faucon » à la paix a offert aux deux capitales une porte de sortie honorable. On pouvait se reparler, non pas parce qu’on cédait, mais parce qu’un Malien exigeant le demandait.
C’est cela, la main de Choguel : non pas celle qui signe les accords, mais celle qui rend les accords possibles. Une influence indirecte, narrative et préparatoire. Les diplomates appellent cela le Track II. Les Maliens appellent cela le bon sens.
L’épilogue sécuritaire achève de donner à cette séquence son sens.
Le 3 octobre 2026, lors de son entrevue périodique avec la presse, le président Tebboune lâche une phrase que personne n’aurait imaginée dix mois plus tôt : l’Algérie est aux côtés du Mali pour éradiquer les résidus du terrorisme. Le lendemain, la phrase est reprise partout. Le ton a radicalement changé depuis le 30 décembre 2025.
Certes, l’expression « résidus du terrorisme » reste volontairement floue. Elle ne dit pas que le FLA est désormais considéré comme terroriste à Alger, ni qu’il y est indésirable. Elle ne dit pas qu’une liste d’expulsions est prête. Mais elle constitue une réponse politique implicite à l’exigence choguelienne du 14 janvier. Elle dit : nous avons entendu la demande de confiance. Elle dit : le sanctuaire n’est plus la doctrine.
Trois jours plus tard, le 6 octobre, les FAMa annoncent le retour complet de Kidal sous l’autorité de l’État, dans le cadre de l’opération Dougoukoloko. L’armée malienne présente l’événement comme le fruit de sa seule préparation. C’est vrai militairement. Mais, stratégiquement, une offensive de cette ampleur, à quelques kilomètres de la frontière algérienne, ne se lance pas dans un climat de rupture totale. Elle se lance lorsque l’on sait qu’il n’y aura ni malentendu, ni incident, ni protestation venue d’Alger. Le rapprochement de juillet a créé cet environnement. La déclaration du 3 octobre l’a scellé.
La boucle est ainsi bouclée : dialogue, confiance, sécurisation de la frontière, action militaire souveraine.
Choguel Kokalla Maïga n’a pas repris Kidal. Il n’a pas signé le communiqué du 10 juillet. Mais, dans la longue et douloureuse histoire Mali-Algérie, il aura eu le mérite rare de dire à haute voix, au pire moment, que la fraternité n’est pas de la faiblesse et que la fermeté n’interdit pas la lucidité.
Dans la mouvance de la parution de son livre, où il revient sur ces mois décisifs, cette lettre apparaît pour ce qu’elle est : non pas une manœuvre, mais une anticipation. Celle d’un homme qui connaît les deux pays et qui sait que la confrontation permanente coûte plus cher que le dialogue exigeant.
La reprise Algérie-Mali a eu plusieurs pères. Elle a eu besoin de Moscou, de Niamey, de la realpolitik des présidents GOÏTA et Tebboune. Mais elle a eu besoin aussi, et c’est notre humble avis, d’une voix malienne qui a osé dire que le pas à franchir est à la fois moral et sécuritaire. Cette voix, en janvier 2026, fut celle de Choguel Kokalla Maïga.
Pour ceux qui savent, Victor Hugo disait :
Dieu le veut, dans les temps contraires,
Chacun travaille et chacun sert…
Honte au penseur qui se mutile
Et s’en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité !
Par El Hadji Sambi Assa Touré Timéra









