Alors que le Centre de notre pays s’enfonce dans une nouvelle spirale de violence, le récent massacre perpétré dans la région de Bandiagara révèle une stratégie de déstabilisation chirurgicale. Derrière l’horreur des corps suppliciés à Kori Kori, Gomossogou, Dougara ou Kourounde, se dessine une volonté claire de fracturer définitivement notre contrat social. Ces attaques visent à transformer le Mali en un champ de ruines communautaires.
Le deuil a, une fois de plus, pris ses quartiers dans les falaises de Bandiagara. Mais ce deuil n’est pas le fruit du hasard ou d’une simple poussée de fièvre sécuritaire. L’analyse froide des récents massacres de civils innocents suggère une mutation profonde du mode opératoire des groupes armés terroristes, singulièrement du JNIM (Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans). Loin d’être des actes isolés ou des bavures de colonnes en déroute, ces opérations portent la marque d’une intelligence structurée dont l’objectif final dépasse la simple conquête territoriale.
L’investigation sur les sites des massacres révèle un schéma récurrent. Les victimes ne sont pas choisies au hasard : ce sont majoritairement des jeunes hommes, piliers économiques des foyers et bras armés de la défense villageoise. En ciblant cette strate précise de la population, les terroristes cherchent à énucléer les communautés Dogons de leur capacité de résilience.
Il ne s’agit pas seulement de tuer, mais de « vider » le terroir de sa substance vitale. Le traumatisme est l’arme principale du terrorisme. En multipliant les exactions gratuites, le JNIM cherche à provoquer un exode massif, créant ainsi des zones tampon vides d’habitants où la logistique terroriste peut s’implanter sans entrave. Mais plus grave encore, cette violence cherche à susciter une réaction émotionnelle incontrôlée : la colère.
Le scénario d’une guerre civile programmée
Le cœur de la stratégie terroriste réside dans ce que les experts appellent « l’incitation à la réciprocité». Le piège est tendu avec une clarté cynique : pousser les Dogons à une réaction de vengeance aveugle contre les communautés Peules.
Si ce cycle de représailles s’enclenche, le JNIM gagne sur trois tableaux. Premièrement, il se pose en unique protecteur des populations Peules, facilitant ainsi un recrutement massif parmi une jeunesse acculée. Deuxièmement, il offre sur un plateau d’argent à certaines officines internationales et ONG partisanes le récit d’un « génocide ethnique », dont l’État serait le complice par omission. Enfin, il détruit le « cousinage à plaisanterie » et les mécanismes ancestraux de médiation qui ont fait la force de notre pays pendant des millénaires.
En évitant ce piège, les populations de Bandiagara ne font pas que protéger leurs voisins; elles protègent l’intégrité même de la nation. Réagir par la haine communautaire, c’est offrir au terrorisme la victoire politique qu’il ne peut obtenir sur le champ de bataille.
L’imposture de la « modération »
Cette offensive de terrain se double d’une guerre de l’information sophistiquée. Depuis quelques mois, une certaine presse internationale et des analystes complaisants (dans les médias internationaux notamment français) tentent d’imposer une nouvelle narration. Le JNIM y est présenté comme un acteur « rationnel », « structuré », voire un « partenaire de paix potentiel » face à une prétendue radicalité de l’État central.
L’investigation démontre le contraire. On ne devient pas un interlocuteur politique en massacrant des paysans dans leurs champs, en brulant leurs champs, leurs récoltes, en incendiant des écoles, des véhicules. Cette tentative de « blanchiment » idéologique est une insulte aux victimes de Kori Kori et de Dougara. Comment peut-on parler de modération quand un groupe utilise le blocus alimentaire comme arme de guerre contre des localités enclavées ?
L’alignement de certains opposants « apointés », qui reprennent ces éléments de langage sur des plateaux de télévision étrangers à la ligne éditoriale ouvertement hostile à notre pays, interroge sur leur patriotisme. En offrant une caution politique à des groupes terroristes qui endeuillent la nation, ces acteurs dits démocrates ouvrent la porte au chaos. Ils oublient que le JNIM ne construit rien, ne gère aucune infrastructure de développement et ne propose qu’un projet de soumission par la terreur et le vandalisme.
L’alliance des contraires
L’un des enseignements majeurs de cette période est la convergence d’intérêts entre les séparatistes du FLA (Front de Libération de l’Azawad) et les groupes djihadistes du JNIM. Bien que leurs discours diffèrent en apparence, l’un prônant un séparatisme ethnique, l’autre un califat universel, leurs méthodes et leurs cibles convergent. Le gouvernement de la transition ne s’est pas trompé en les classant sous la même bannière terroriste.
Leur objectif commun est la partition du Mali et l’affaiblissement des Forces Armées Maliennes (FAMa). En multipliant les foyers de tension au Centre, ils cherchent à disperser les forces de défense, à étirer les lignes de ravitaillement et à détourner l’armée de ses priorités stratégiques de reconquête du Nord.
La doctrine de protection proactive
Face à cette menace hybride, l’heure n’est plus à la simple réaction, mais à une réorganisation profonde de la doctrine de sécurité au Centre. L’arrivée des renforts ce dimanche à Bandiagara est un signal fort, mais elle doit s’accompagner d’une mutation tactique.
L’armée doit accélérer son « occupation intelligente » du terrain. Cela passe par :
1. Le renseignement humain de proximité : reconstruire la confiance avec les populations locales pour anticiper les mouvements terroristes avant qu’ils n’atteignent les villages.
2. La sécurisation des axes économiques : briser les tentatives de blocus en assurant la libre circulation des biens et des personnes, condition sine qua non de la résilience des communautés.
3. La prévention des représailles : encadrer les initiatives de défense locale pour s’assurer qu’elles restent dans le giron républicain et ne basculent pas dans l’arbitraire communautaire.
L’armée malienne, forte de ses nouveaux partenariats et de son réarmement moral, a la capacité de reprendre l’initiative. La reconquête n’est pas seulement territoriale, elle est avant tout sécuritaire et sociale.
Le Mali du vivre-ensemble ne mourra pas à Bandiagara
Il est déchirant de voir des fils du pays s’associer, par calcul politique ou par aveuglement idéologique, à ceux qui égorgent leurs frères. Mais le peuple malien est doté d’une mémoire longue. Il sait que la paix ne reviendra pas par des compromis boiteux avec des groupes dont l’ADN est la violence.
La souffrance des populations de Bandiagara est immense, mais elle est le prix d’une résistance héroïque contre un projet de dissolution nationale. Le Mali que nous aimons, celui de la tolérance, du cousinage et de la fraternité, est précisément ce que les terroristes veulent détruire. Chaque fois qu’un Dogon refuse de céder à la haine envers un Peul, chaque fois qu’un villageois choisit la confiance en son armée plutôt que la fuite, une bataille est gagnée contre le JNIM.
Que le sacrifice des martyrs de Kori Kori et de Gomossogou ne soit pas vain. Il doit devenir le ciment d’une unité nationale retrouvée. La paix reviendra, Inchallah ! Non pas par la grâce des plateaux de télévision étrangers, mais par la détermination des Maliens à rester debout, unis, et à refuser, coûte que coûte, de tomber dans le piège tendu par les architectes du chaos. La souffrance ne durera pas éternellement ; la dignité du Mali, elle, est éternelle.
Par El Hadj Sambi Assa Touré