Les citoyens africains restent profondément attachés aux libertés fondamentales, mais leur exercice se heurte de plus en plus à des restrictions imposées par les États. C’est le principal enseignement du dernier Profil Panafricain d’Afrobarometer, qui met en lumière un décalage grandissant entre les aspirations démocratiques des populations et la réalité vécue dans de nombreux pays du continent. L’étude montre que, partout en Afrique, la demande de liberté reste forte

Alors que plusieurs États africains ont inscrit dans leurs constitutions et leurs engagements internationaux la protection des droits civiques et politiques, les résultats de l’enquête Afrobarometer révèlent une tendance inquiétante à la réduction des espaces de liberté.
Réalisée entre 2024 et 2025 auprès de 50.961 citoyens dans 38 pays africains, l’étude montre que les populations continuent de défendre massivement la liberté d’expression, la liberté d’association politique et l’indépendance des médias, mais constatent dans le même temps une érosion progressive de ces acquis démocratiques.
Les résultats de l’enquête montrent que les Africains demeurent fortement attachés à leurs droits fondamentaux. En moyenne, 64 % des personnes interrogées revendiquent le droit d’adhérer librement à l’organisation politique de leur choix. Cette adhésion aux principes démocratiques est encore plus visible lorsqu’il s’agit de la liberté de la presse.
Ainsi, 65 % des répondants soutiennent le droit des médias à publier des informations sans aucune forme de contrôle gouvernemental. Plus encore, 72 % considèrent que la presse doit jouer pleinement son rôle de chien de garde de la démocratie en enquêtant sur les cas de corruption et en dénonçant les erreurs ou abus des gouvernements.
Ces chiffres témoignent d’une forte conscience citoyenne du rôle essentiel des médias indépendants dans la transparence de la gestion publique et la lutte contre les dérives du pouvoir.
Malgré cet attachement aux valeurs démocratiques, l’étude met en évidence une réalité beaucoup plus contrastée sur le terrain. Si environ 65 % des citoyens affirment se sentir « assez » ou « entièrement » libres d’exprimer leurs opinions, seuls 13 pays sur les 38 enquêtés comptent une majorité de citoyens qui se sentent totalement libres de parler sans crainte.
Dans plusieurs États, la liberté d’expression apparaît particulièrement limitée. Les taux de citoyens se déclarant « entièrement libres » d’exprimer leurs opinions atteignent seulement 18 % en Eswatini, 15 % au Togo, 8 % aux Comores et à peine 7 % au Congo-Brazzaville.
Ces données traduisent un climat de méfiance et parfois de peur qui pousse de nombreux citoyens à pratiquer l’autocensure, notamment lorsqu’il s’agit de sujets politiques sensibles ou de critiques à l’égard des autorités.
Plus préoccupant encore, l’étude révèle une dégradation continue de cette liberté au cours de la dernière décennie. Dans les 28 pays où les enquêtes ont été menées de manière régulière depuis 2014, la perception de la liberté d’expression a chuté de sept points de pourcentage.
L’enquête met toutefois en évidence des résultats plus encourageants concernant la participation politique. Une grande majorité des citoyens africains affirment pouvoir adhérer à une organisation politique de leur choix sans entrave. Ils sont 77 % à déclarer jouir de cette liberté.
Par ailleurs, 86 % des répondants estiment pouvoir voter pour le candidat de leur choix sans subir de pression extérieure. Ces chiffres suggèrent que, malgré les difficultés observées dans certains domaines, le droit de participation électorale demeure globalement respecté dans une grande partie du continent.
Cependant, cette réalité n’est pas uniforme. Les Comores et le Congo-Brazzaville apparaissent comme des exceptions notables, les citoyens y signalant parmi les plus faibles niveaux de liberté d’association politique et de liberté de vote.

Une presse sous surveillance dans plusieurs pays
L’un des constats les plus marquants du rapport concerne la situation des médias africains. Bien qu’une majorité de citoyens soutienne fortement leur indépendance, seuls 53 % considèrent que la presse de leur pays est effectivement libre de couvrir l’actualité sans interférence gouvernementale.
Cette perception souligne les nombreuses pressions auxquelles sont confrontés les médias sur le continent : restrictions administratives, poursuites judiciaires, intimidation de journalistes, fermetures de médias critiques ou encore contrôle accru de l’information par les autorités.
Le rapport met ainsi en évidence un paradoxe majeur. Alors que les populations souhaitent davantage de transparence, de pluralisme et de liberté de parole, les espaces permettant l’exercice de ces droits semblent se rétrécir dans plusieurs pays.
Les conclusions du Profil Panafricain d’Afrobarometer rappellent que les aspirations démocratiques demeurent profondément ancrées au sein des sociétés africaines. Les citoyens continuent de revendiquer leur droit à s’exprimer librement, à participer à la vie politique et à bénéficier d’une presse indépendante capable de contrôler l’action publique.
Toutefois, la diminution progressive des libertés civiques observée dans plusieurs États constitue un signal d’alerte pour les gouvernements, les organisations régionales et les partenaires internationaux. Le renforcement de l’État de droit, la protection des journalistes et des défenseurs des droits humains, ainsi que la garantie des libertés fondamentales apparaissent aujourd’hui comme des conditions essentielles pour consolider la démocratie et préserver la confiance des citoyens dans les institutions.
L’étude montre finalement que, partout en Afrique, la demande de liberté reste forte. Le véritable défi consiste désormais à faire en sorte que cette aspiration légitime trouve une réponse concrète dans les politiques publiques et la gouvernance des États.

PAR MODIBO KONÉ

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