Du 15 au 21 septembre 2025, Bamako et l’ensemble du pays vibreront au rythme de la 4ᵉ Semaine Nationale de la Réconciliation (SENARE). Placée sous le thème évocateur « Héritage culturel : facteur de paix et de cohésion sociale dans l’espace AES », cette édition s’inscrit dans le cadre de l’Année de la Culture décrétée par les autorités de transition.
L’Objectif affiché est de replacer le patrimoine matériel et immatériel au cœur du processus de réconciliation nationale, tout en l’arrimant à la dynamique régionale de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Au-delà du slogan, cette SENARE soulève une question cruciale : la culture peut-elle réellement servir de levier de paix et de cohésion sociale, dans un Mali encore fracturé par des décennies de crises, la remise en cause de l’Accord d’Alger et une recomposition géopolitique régionale inédite ?

Entre mémoire blessée et quête de cohésion
Notre pays vit une séquence historique complexe. Cinq ans après le déclenchement de la transition politique (2020), le pays a officiellement tourné la page de l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger (2015). Celui-ci, malgré ses avancées sur le papier, a peiné à produire des effets tangibles : lenteurs dans le désarmement, manque de confiance entre parties signataires, et surtout perception d’un accord imposé de l’extérieur.
Parallèlement, le contexte régional se transforme. Avec ses voisins du Burkina Faso et du Niger, notre pays a fondé l’Alliance des États du Sahel (AES), récemment érigée en confédération.
Cette Alliance revendique une approche souveraine des questions sécuritaires et de développement, mais elle redéfinit aussi les rapports diplomatiques, notamment avec l’Algérie, ancien chef de file de la médiation internationale du processus de paix.
Dans ce climat de redéfinition politique et identitaire, la SENARE se veut un espace de mémoire, de dialogue et de mobilisation citoyenne. Elle ambitionne d’utiliser l’outil culturel comme ciment social, dans un pays où les fractures communautaires et les traumatismes demeurent vifs.

Symbolisme et limites
Instituée pour renforcer la cohésion nationale, la SENARE a progressivement trouvé sa place dans le calendrier républicain. Les trois premières éditions avaient mis en avant la mémoire des victimes, la nécessité du pardon, ainsi que la mobilisation des jeunes et des femmes autour de valeurs de paix.
Ces moments avaient le mérite de donner une visibilité nationale à la réconciliation, avec des forums, des festivals artistiques, des prières œcuméniques et des activités de sensibilisation.
Mais dans les faits, les acquis restaient fragiles : les engagements pris par les communautés n’étaient pas toujours suivis d’actions concrètes ; les activités restaient souvent concentrées dans les capitales régionales, sans véritable ancrage durable dans les villages et zones rurales, pourtant plus exposées aux violences ; enfin, la résonance politique des éditions précédentes demeurait faible : la SENARE apparaissait comme un rituel symbolique, sans lien organique avec les chantiers de paix et de justice.

La culture comme levier central
Cette année, le choix du thème — l’héritage culturel — n’est pas anodin. Il s’agit de mettre en valeur la richesse patrimoniale du Mali, pays des manuscrits de Tombouctou, des mosquées soudano-sahéliennes, des traditions musicales millénaires, mais aussi des langues, des coutumes et des savoirs endogènes.
Le pari est triple : ‘‘raviver la mémoire collective’’ : redonner vie à des récits communs, parfois occultés, pour reconstruire un sentiment d’appartenance nationale partagé ; ‘‘mobiliser les jeunes et les femmes’’ : les impliquer comme vecteurs de transmission culturelle et acteurs de paix ; ‘‘renforcer l’intégration régionale’’ : faire du patrimoine un socle identitaire commun aux peuples du Sahel dans l’espace AES.
Concrètement, la SENARE 2025 prévoit : des expositions itinérantes sur le patrimoine matériel et immatériel ; des ateliers intergénérationnels où anciens transmettent récits et savoirs aux jeunes ; des festivals de musique et de danse intercommunautaires ; des conférences sur le rôle de la culture dans la réconciliation.

Opportunités et défis
Comme opportunités, on peut citer : ‘‘La culture, langage universel’’ : elle transcende les clivages ethniques, politiques et religieux, et permet d’ouvrir des espaces de dialogue là où la politique échoue ; ‘‘Une économie de la paix’’ : valoriser le patrimoine peut générer des revenus locaux (artisanat, tourisme communautaire sécurisé), offrant des alternatives au recrutement armé ; ‘‘Un ciment régional’’ : la SENARE peut nourrir une diplomatie culturelle proactive, dans un espace AES souvent perçu sous l’angle exclusivement sécuritaire.
Pour ce qui est des défis, il convient de noter : ‘‘l’événementialisme sans suite’’ : si la SENARE reste un festival ponctuel, sans prolongement concret, elle risque d’être perçue comme un simple décor ; ‘‘l’Instrumentalisation politique’’ : dans un contexte de tensions avec certains partenaires, l’invocation de la culture pourrait être utilisée pour légitimer un discours national exclusif, au détriment de la diversité réelle du pays ; ‘‘l’exclusion des acteurs clés’’ : si les anciens signataires de l’Accord d’Alger qui n’ont pas les mains trempées dans le sang, les leaders communautaires et religieux du nord et du centre ne sont pas pleinement associés, l’initiative manquera de légitimité.

Quelles perspectives pour la paix et la réconciliation ?
Pour que la SENARE dépasse le cadre du symbolique et devienne un outil structurant, plusieurs conditions doivent être réunies. Il faut tout d’abord articuler culture et politique : les activités culturelles doivent compléter, et non remplacer, les nécessaires réformes institutionnelles (décentralisation, justice transitionnelle, intégration des ex-combattants).
L’Etat doit assurer l’inclusion en donnant voix à toutes les communautés, notamment celles du nord et du centre, souvent marginalisées, et garantir la participation effective des femmes et des jeunes. Il faut ensuite créer un mécanisme de suivi : mettre en place un Fonds national « Paix par la culture », financé par l’État, la diaspora et les partenaires, pour soutenir les projets locaux au-delà de la semaine officielle. Il convient aussi de ‘‘protéger le patrimoine en danger’’ : sécuriser les sites historiques et former des gardiens communautaires, afin que l’héritage culturel ne reste pas un slogan mais une réalité tangible. Enfin, il faut ‘‘favoriser un dialogue régional’’ : la SENARE pourrait devenir un espace de rencontre entre artistes, chercheurs et leaders culturels des trois pays de l’AES, afin d’élargir le champ de la réconciliation à l’échelle transfrontalière.

La 4e édition de la SENARE s’annonce comme un moment fort de l’Année de la Culture au Mali. Mais son succès dépendra de sa capacité à dépasser le simple symbolisme pour devenir un ‘‘outil structurant de réconciliation’’.
En articulant culture et réformes politiques, en incluant toutes les voix et en donnant une traduction concrète aux engagements, la SENARE pourrait contribuer à écrire une nouvelle page de paix. Dans un Mali en quête d’unité et dans un Sahel en recomposition, l’héritage culturel ne doit pas seulement être célébré : il doit être ‘‘partagé, protégé et transmis’’ comme socle d’une réconciliation authentique et durable.

Par El hHadj Sambi TOURÉ

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *