Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a prononcé son discours à la Nation devant les deux chambres du Parlement de son pays, réunies en congrès au Palais des Nations à Alger, le mardi 30 décembre 2025. Dans cette allocution solennelle, il s’est exprimé sur les relations entre son pays et le nôtre. Dans un verbiage diplomatique coutumier, il a exalté les liens fraternels et historiques de coopération entre Algériens et Maliens en soulignant que « tous les États du Sahel sont des « pays frères ». «Les peuples malien et algérien sont frères, la même chose pour le Niger », insistant sur l’histoire commune et le voisinage naturel entre les peuples de la région. Selon lui, ce seraient certaines forces malveillantes qui tenteraint de créer la discorde entre nos deux pays en fournissant des armes et en faisant couler le sang, mais il a assuré que ces tentatives n’atteindront pas leur objectif, car « nos frères maliens et nigériens sont eux-mêmes conscients de ce que le voisinage leur apporte». Il s’agirait de cela : subsides et prébendes dont nous bénéficions, fisabdillah, de la part de la Grande sœur ?
Dans une condescendance peu diplomatique le président Tebboune a aussi dit que l’Algérie n’est pas une source de mal pour ses voisins, et que tant que les pays sahéliens restent dans le voisinage algérien, « leurs arrières sont protégés », marquant une volonté d’apporter soutien et sécurité sans hostilité ? Dans le cas contraire ? De l’autre côté de la frontière, nous les Maliens savons depuis jusqu’où sont prêt à aller les hôtes de l’Imam Dicko et les parrains de Iyad et de Bilal…Dans sa singulière vision de la coopération entre Etats, le président Tebboune a estimé que certains dirigeants maliens, comme le Premier ministre Abdoulaye Maïga et le ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Diop, qui ont étudié en Algérie grâce à des bourses d’études algériennes se devraient d’être un plus bienveillant envers l’Algérie.

1. Une phrase révélatrice : la bienveillance comme dette politique ?
Lorsque le président Tebboune déclare que « la récompense de la bienveillance n’est-elle pas la bienveillance ? », il ne formule pas une simple maxime morale. Dans un discours d’État, ce type de formule devient un message politique. Elle suggère implicitement que l’Algérie aurait exercé une bienveillance unilatérale envers le Mali et que cette bienveillance appellerait, en retour, une attitude conforme aux attentes algériennes. Or, le Problème de fond est que la coopération entre États n’est pas un don moral, encore moins une faveur personnelle. Elle repose sur des intérêts stratégiques réciproques, des équilibres régionaux et des choix souverains. En introduisant une logique de gratitude attendue, Tebboune déplace la relation du champ diplomatique vers un registre quasi paternaliste, où l’Algérie se positionne comme créancière morale du Mali.

2. Une coopération inégalitaire assumée

À travers ses propos, le président algérien semble suggérer que : l’Algérie a donné (médiation, formation, bourses, parrainage de l’Accord d’Alger), et que le Mali devrait s’en souvenir dans ses choix politiques et diplomatiques. Cela pose une question centrale : pour Tebboune, la paix et la stabilité du Mali passent-elles par son alignement sur Alger ?
Si tel est le cas, nous ne sommes plus dans une coopération d’égal à égal, mais dans une diplomatie de sillage, où le Mali serait censé rester dans l’orbite algérienne pour être considéré comme un “bon voisin”. Or, le Mali n’est ni un protectorat, ni un espace tampon algérien. La sécurité du Sahel concerne tous les États de la région, y compris l’Algérie, qui a autant d’intérêts sécuritaires au Mali que l’inverse.

3. Le dangereux glissement
Le passage le plus problématique du discours réside dans l’évocation de ministres maliens diplômés en Algérie en l’occurrence Abdoulaye Maïga et Abdoulaye Diop, anciens élèves de l’ENA d’Alger. Pourquoi cette référence pose problème ?
1. Elle insinue une dette politique personnelle. Comme si avoir étudié en Algérie impliquait une loyauté durable envers Alger, indépendamment des intérêts nationaux maliens.
2. Elle transforme la coopération éducative en instrument d’influence. Une bourse ou une formation devient rétrospectivement un levier de pression morale, voire politique.
3. Elle nie la souveraineté intellectuelle et politique des élites africaines. Un cadre malien formé en Algérie n’est pas un agent de ce pays qui devrait s’illustrer par la danse du ventre au détriment des intérêts nationaux pour l’hérésie algérienne. Désolé, il est au service exclusif de la République du Mali.
Cette logique est profondément condescendante et rappelle des schémas que l’Afrique dénonce précisément depuis des décennies : former pour influencer, aider pour contrôler, soutenir pour exiger.

4. La fausse alternative
La coopération internationale ne repose ni sur la reconnaissance éternelle, ni sur la gratitude émotionnelle, mais sur : les intérêts bien compris des peuples, le respect mutuel de la souveraineté, et la capacité de chaque État à redéfinir librement ses alliances.
Notre pays, confronté depuis plus d’une décennie à une crise existentielle (sécurité, intégrité territoriale, survie de l’État), a le droit souverain : de revoir ses partenariats, de contester des cadres jugés inefficaces, ou de refuser des médiations qui ne correspondent plus à sa réalité.
Ce droit ne constitue ni une ingratitude, ni une hostilité, encore moins une trahison.

5. L’irritation et la perte d’influence

Les propos de Tebboune traduisent surtout : une frustration stratégique face à l’émancipation diplomatique de notre pays, une incompréhension de notre nouveau logiciel souverainiste, et une difficulté à accepter que le Mali ne soit plus dans un tête-à-tête exclusif avec Alger sur les questions sahéliennes. Plutôt que d’assumer une relation d’égal à égal dans un Sahel recomposé, le discours laisse transparaître une nostalgie d’un rôle tutélaire que le Mali ne reconnaît plus.
En définitive :
-Non, le Mali ne doit point “s’aplatir” devant l’Algérie pour avoir la paix.
-Non, un Malien formé en Algérie n’est pas un relais d’Alger contre son pays.
-Non, la coopération ne repose pas sur la gratitude, mais sur l’intérêt mutuel.
-Oui, le Mali respecte l’Algérie comme voisin, partenaire et acteur régional.
-Oui, le Mali revendique le droit de choisir librement ses orientations.
-Oui, la dignité nationale prime sur toute logique de bienveillance conditionnelle.
La souveraineté n’est pas une offense. Elle est un droit. Et aucune coopération authentique ne peut prospérer sur la condescendance ou la dette morale.

El Hadj Sambi Assa Touré

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