L’interpellation et le placement en garde à vue de l’ancien Premier ministre Choguel Kokalla MAÏGA, ce mardi 12 août 2025, pour de supposés malversations contenues dans le rapport du Bureau du vérificateur général marque un tournant majeur dans le paysage socio-politique, déjà marqué ces derniers jours, par des fortes tensions suite à des folles rumeurs de coup d’Etat.
Convoqué à la Brigade d’investigation du Pôle national économique et financier (PNEF) de Bamako ce 12 août 2025, après une première audition, le 1er août, Choguel Kokalla MAÏGA a été placé en garde à vue en fin d’après-midi, sans confrontations initialement annoncées avec ses collaborateurs.
Cette mesure s’étend à plusieurs de ses anciens proches, dont son directeur de cabinet, le Professeur Issiaka Ahmadou SINGARE, et trois anciens Directeurs administratifs et financiers (DAF) de la Primature. L’enquête porte sur des allégations de malversations et d’atteinte aux biens publics, basées sur un rapport du Bureau du Vérificateur Général (BVG). Elle cible notamment la gestion de l’Agence de gestion du fonds d’accès universel (AGEFAU) entre 2020 et 2023, avec des soupçons de détournements de fonds publics. Le dossier était en attente d’être transmis ‘‘aux autorités compétentes’’ pour une possible mise en accusation. Selon son avocat, Me Cheick Oumar Konaré, Choguel Kokalla MAÏGA est traité avec “tous les égards” et présumé innocent jusqu’à une condamnation.
En tenant compte des enjeux politiques, économiques et sociétaux dans notre pays, où la corruption est un fléau récurrent (nous sommes classés 137e sur 180 à l’Indice de perception de la corruption de Transparency International en 2024), l’affaire Choguel Kokalla MAÏGA peut être analyser de manière duale : comme un pas vers la reddition de comptes ou comme une instrumentalisation de la justice.
Le recours au rapport du Bureau du vérificateur général (BVG), pourrait indiquer une base factuelle solide. Elle pourrait signaler une volonté du régime de la transition de nettoyer les écuries d’Augias institutionnels, alignée avec les promesses de la transition de construire un Mali Kura de probité avec une gouvernance exemplaire. Encore, faudrait-ils, estiment certains observateurs, insister sur le respect des procédures et la présomption d’innocence, l’affaire pourrait prendre un air de normalité trompeur.
Faire de Choguel Kokalla MAÏGA un bouc-émissaire, un exemple va-t-il dissuader d’autres malversations et restaurer la confiance dans les institutions, surtout dans un pays confronté à des crises sécuritaires et économiques ?
L’affaire Choguel qui s’inscrit, il est vrai, dans une série d’enquêtes visant d’anciens responsables, pour autant, pour autant, va-t-elle lustrer l’image des autorités de la transition qui, en aucun, ne devraient tomber dans les travers de la personnalisation et de la chasse aux sorcières ?
Le timing pourrait faire douter sur l’impartialité de la poursuite. En effet, elle intervient juste après des sorties publiques de l’ancien Premier ministre sur la situation nationale où il s’est prononcé sur les 5 ans de Assimi et la nécessité de tenir les élections.
C’est pourquoi, une bonne partie de l’opinion publique pensent qu’il s’agit d’une persécution politique déguisée sous les traits d’une lutte contre la corruption. Toutes choses qui font dire qu’il s’agit d’une vindicte politique sous habillage judiciaire et d’une reddition de comptes politiques de la part d’anciens alliés qui ne souffrent d’aucune contradiction.
Icône civile de la transition, l’ancien Premier ministre Choguel Kokalla MAÏGA a été limogé en novembre 2024 après avoir critiqué le report des élections et l’autoritarisme croissant de ses alliés militaires à la tête de la transition.
Son placement en garde à vue intervient dans un climat de répression, avec des arrestations récentes d’opposants dont un autre ancien Premier ministre Moussa MARA. Toutes choses qui ont fait dire à beaucoup que c’est une “chasse aux sorcières” pour museler les voix critiques, surtout alors que la transition consolide son pouvoir sans horizon électoral clair. S’agit-il d’une “justice à sens unique” ?
Une garde à vue, prolongée de l’ancien Premier ministre, pourrait mener à une incarcération sans procès équitable, dans un système judiciaire perçu comme influencé par l’exécutif. Des organisations comme Amnesty International ont critiqué des arrestations similaires dans notre pays pour leur manque de transparence.
Si Choguel qui représente une frange nationaliste du M5-RFP (Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques) est emprisonné sur cette base, cela pourrait exacerber les fractures au Mali. Si une incarcération peut affaiblir l’opposition et consolider la transition militaire, elle pourrait aussi provoquer des manifestations, comme celles qui ont amené les militaires au pouvoir en 2020.
Dans un pays en crise alimentaire et sécuritaire, cette affaire détourne l’attention des vraies priorités comme le PNR 2025. Elle pourrait éroder la confiance des investisseurs et des partenaires (UE, ONU).
Si des preuves solides émergent, une condamnation pourrait légitimer le régime de la transition. À l’inverse, une libération rapide ou un non-lieu renforcerait les accusations de manipulation.
L’interpellation de Choguel Kokalla MAÏGA illustre les ambiguïtés de notre transition : un effort louable contre la corruption ou une tactique pour neutraliser un rival ?
Les faits penchent vers une enquête légitime basée sur des audits, mais le contexte politique – limogeage récent, critiques de Choguel – nourrit des soupçons de règlement de compte et de vengeance. Une issue juste dépendra de la transparence de la poursuite. Mais, attendons voir…
PAR El Hadj SAMBI TOURÉ