L’affaire dite Paramount-Embraer, ou plus précisément Affaire des blindés en carton, est devenue l’un des procès les plus scrutés de la justice malienne de ces dernières années. Ce dossier mêle marchés publics, armement militaire et soupçons de détournement de fonds publics à hauteur de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA, plaçant sur le banc des accusés des hommes politiques, des hauts fonctionnaires et des militaires influents.
Le scandale trouve sa source dans des contrats conclus au milieu des années 2010 entre l’État et deux grands fournisseurs internationaux : Paramount Group (Afrique du Sud), pour la fourniture de 36 véhicules blindés Marauder, et Embraer (Brésil), pour des avions militaires.
Ces contrats, évalués à près de 30 milliards de FCFA, ont été émaillés d’accusations de violations des procédures de passation des marchés publics, paiements sans livraison complète de matériels, et falsification de documents ou de certificats de réception.
Lancement du procès et déroulement
Les enquêtes ont dégagé plusieurs irrégularités : absence de commissions de réception officielles, paiements anticipés sans suivi rigoureux, et contrats modifiés sans validation des instances de contrôle appropriées.
Le procès a officiellement été lancé le 22 décembre 2025 devant la Chambre criminelle spécialisée en matière économique et financière à Bamako.
Dès l’ouverture, les observateurs ont noté une absence remarquée des principaux protagonistes visés par des mandats d’arrêt internationaux dont plusieurs anciens ministres et hauts responsables civils illustrant la difficulté de faire comparaître des figures puissantes dans les affaires sensibles.
L’une des audiences les plus médiatisées a vu l’ex-directeur administratif et financier du ministère de la Défense comparaître à la barre, apportant de premiers éléments de contexte sur les mécanismes de décision et les responsabilités internes.
Réquisitions et défenses : où en sommes-nous ?
Fin janvier 2026, le procès est entré dans sa phase décisive : après plus d’un mois d’audiences factuelles, les réquisitions du ministère public et du Contentieux de l’État ont été présentées suivies des plaidoiries des avocats de la défense — dernière étape avant le verdict.
Les réquisitions ont été très lourdes : le ministère public et le Contentieux de l’État ont requis la réclusion criminelle à perpétuité pour plusieurs accusés, et 10 ans de prison contre d’autres, en plus de demandes de remboursement de plus de 18 milliards de FCFA jugés indûment dépensés par l’État.
Sur le banc des accusés, certains hauts responsables militaires notamment le général Souleymane Bamba ont contesté leur implication directe dans les décisions contractuelles, mettant en avant des attributions limitées à leurs fonctions et niant toute connaissance des irrégularités alléguées.
De leur côté, les avocats de la défense ont plaidé l’innocence de leurs clients, dénonçant une requalification abusive des faits et l’absence de preuves suffisantes, arguant qu’on ne peut condamner des personnes « qui ne savent même pas ce qu’elles ont fait ».
Une justice sous tension
Ce procès, suivi de près par l’opinion publique nationale, est plus qu’une affaire judiciaire : il est perçu comme un test de la capacité du système judiciaire à tenir des institutions responsables, même après une transition politique tumultueuse.
Le déroulement a révélé des zones d’ombre persistantes : absence de certaines pièces, mandats non exécutés, et divergences dans les interprétations comptables des sommes versées. Certains défenseurs parlent même de manœuvres politiques visant à « cibler des figures du passé », ce qui alimente une atmosphère de scepticisme autour de la transparence réelle du procès.
Le verdict ?
À ce stade, le procès est entré dans sa dernière phase contradictoire, mais aucune date officielle de verdict n’a encore été fixée. La chambre criminelle spécialisée doit désormais procéder au délibéré, un processus qui peut durer plusieurs semaines, voire mois, selon la complexité du dossier et la charge des pièces à examiner.
La décision finale dépendra largement de l’interprétation que la Cour fera des actes, des preuves matérielles et des arguments tant du ministère public que de la défense. Un verdict sévère pourrait envoyer un message fort sur la lutte contre la corruption, mais une décision moins tranchée ou des acquittements partiels risqueraient de renforcer la perception que les élites politiques et militaires échappent à la responsabilité judiciaire.
Au-delà du verdict
Indépendamment du résultat, cette affaire laisse plusieurs enseignements :
-Renforcement nécessaire des cadres de contrôle des marchés publics, surtout dans les secteurs sensibles comme la défense.
-Besoin d’une justice plus indépendante et outillée, capable de poursuivre des acteurs puissants, y compris à l’international.
-Rôle accru de la société civile et des médias pour soutenir la transparence et éviter que de telles affaires ne restent lettre morte.
Enfin, le verdict, quand il sera prononcé, sera une étape, pas une conclusion. C’est la manière dont les institutions suivront cette affaire par des réformes, des audits publics et des mécanismes de prévention des dérives financières qui déterminera si notre pays avance vers une justice plus rigoureuse ou reste prisonnier d’une justice sélective.
Par El Hadj Sambi TOURÉ