Notre continent traverse une crise sécuritaire d’une ampleur inédite, illustre cette étude du Centre africain d’études stratégiques (CAES), dans laquelle il fait état des violences attribuées aux groupes islamistes militants qui ont fait environ 155 000 morts au cours des dix dernières années. Rien qu’en 2024-2025, plus de 22 300 décès ont été recensés, soit une hausse de 60 % par rapport aux années précédentes et un niveau de létalité record.
Au cours de la dernière décennie, la Somalie et les pays du bassin du lac Tchad (le Nigeria, le Cameroun, le Tchad et le sud-est du Niger) sont les deux théâtres où les niveaux les plus élevés de violence se sont produits. En effet, au moins un quart des morts enregistrées s’y produisaient chaque année.
Cependant, selon le rapport de CAES, cette tendance a changé en 2022 avec l’augmentation des morts au Sahel. Avec la détérioration rapide de la sécurité au Sahel, la Somalie et le Sahel ont donc subi plus de morts attribuables aux islamistes militants (avec plus de 49 000 morts chacun) que toute autre région sur cette période.
Les pays du bassin du Lac Tchad ont enregistré environ 39 000 morts sur cette période.
En tout, environ 155 000 morts imputables aux groupes islamistes militants se sont produites en Afrique en 10 ans. L’année écoulée a été particulièrement meurtrière, avec 22 307 morts, soit un niveau de létalité record et une augmentation de 60 % par rapport aux années 2020-2022.
La concentration géographique de la violence reste frappante : le Sahel (10 685 décès) et la Somalie (7 289 décès) représentent à eux seuls près de 80 % des victimes. Avec le bassin du lac Tchad, ces trois foyers comptabilisent 99 % des décès attribués aux islamistes militants en 2024-2025.
Le CAES souligne que ces chiffres ne traduisent qu’imparfaitement la réalité, les restrictions imposées aux médias dans certaines zones, notamment par les régimes de transition, rendant difficile la collecte indépendante de données fiables.
Le Sahel est aujourd’hui la région la plus meurtrie. Entre 2020 et 2023, la moyenne annuelle des décès s’élevait à 4 900 ; elle a doublé au cours des trois dernières années, atteignant désormais 10 500. Depuis 2019, le nombre de morts y a été multiplié par sept.
Les groupes affiliés à Jama’at Nusrat al Islam wal Muslimeen (JNIM), branche sahélienne d’Al-Qaïda, sont responsables de 83 % des décès. Avec 6 000 à 7 000 combattants, ils ont étendu leur emprise du Mali et du Burkina Faso vers les zones frontalières des pays côtiers. L’État islamique au Grand Sahara (EIGS), fort de 2 000 à 3 000 hommes, demeure un rival mais aussi un allié ponctuel du JNIM.
Le Burkina Faso est désormais l’épicentre de la crise, concentrant 55 % des décès sahéliens en 2024-2025. Selon le CAES, les forces burkinabè ne contrôlent plus que 40 % du territoire. L’année dernière, 55 % de ces morts se sont produites au Burkina Faso.
Une perte grandissante de territoire à la faveur des groupes militants s’ajoute à la détérioration de la sécurité au Burkina Faso.
Des schémas similaires sont observés au Mali, où les forces liées au JNIM intensifient leurs opérations dans le centre du pays et attaquent des régions le long des frontières avec la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Sénégal et la Mauritanie.
À partir de la fin des années 2000, notre pays avait été le premier pays sahélien ciblé par les groupes islamistes militants, y compris Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), Ansare Dine et MUJAO, a rappelé CAES.
Le Mali a, depuis lors, subi environ 17 700 morts. Environ 81 % de ces morts (soit 14 384) se sont produites depuis le coup d’État militaire de 2020. Cela comprend environ 2 650 morts cette année, soit 25 % des morts enregistrées dans le théâtre sahélien.
« Le Mali a subi une augmentation de 71 % (soit 499) de morts imputables à la violence à distance des groupes du JNIM cette année. Au-delà d’une utilisation plus fréquente d’engins explosifs improvisés (EEI), cela renforce les rapports selon lequel le JNIM a amélioré son accès aux drones, lui permettant d’augmenter l’ampleur et la portée de sa menace envers les civils et les forces de sécurité de la région », indique le rapport.
Le Niger a également subi une détérioration rapide de sa sécurité depuis le putsch qui a renversé le gouvernement du président Mohamed Bazoum en 2023, affirme l’étude du CAES. En effet, les morts imputables à la violence des islamistes militants ont quadruplé depuis lors (pour atteindre 1 655 morts), soutient le document, avant de préciser de que cela comprend une augmentation de 49 % des morts de civils cette année.
« Le Niger a par ailleurs dénombré une augmentation de 61 % dans le nombre de morts lors de batailles, ce qui reflète une hausse dans la fréquence et l’ampleur des attaques de l’EIGS sur les forces de sécurité nigériennes », affirme le rapport.
Outre le Sahel, l’étude du CAES a rapporté aussi le basculement des attaques terroristes vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest. Le Bénin a recensé une augmentation de 129 % dans le nombre de morts imputables aux islamistes militants (pour atteindre 374) cette année un niveau record.
Le Togo a aussi subi un doublement des morts (pour atteindre 101), ce qui représente une continuation de la tendance observée de la violence des extrémistes dans les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest depuis 2022.
En raison de l’instabilité grandissante, le nombre de personnes déplacées de force dans la région dépasse aujourd’hui les 3,5 millions. Mais ce chiffre est probablement beaucoup plus élevé étant donné l’absence de rapports indépendants et l’échec des autorités du Burkina Faso à mettre à jour ces données depuis 2023.
PAR SIKOU BAH